Crise de la dette américaine - Les États-Unis réduiront-ils les dépenses militaires?

L’imposant budget militaire des États-Unis pose de sérieux problèmes et sa gestion peut être significativement améliorée.
Photo: Agence Reuters Truth Leem L’imposant budget militaire des États-Unis pose de sérieux problèmes et sa gestion peut être significativement améliorée.

Soixante pour cent des Américains considèrent que les guerres en Irak et Afghanistan sont les principales causes de la dette des États-Unis. Ces interventions militaires ont coûté plus de 1250 milliards de dollars au Trésor américain depuis dix ans. Au cours de la même période, le budget du département de la Défense a augmenté de 70 %, passant de 400 milliards de dollars en 2001 à environ 700 milliards aujourd'hui.

Alors que les États-Unis doivent s'attaquer à un endettement préoccupant, la réduction des dépenses de défense est-elle nécessaire et pertinente? Un tel geste peut être politiquement tentant, bien que risqué à un peu plus d'un an des élections de 2012. S'il ne fait aucun doute que les militaires américains doivent contribuer à l'effort d'assainissement des finances publiques, une réduction draconienne des dépenses de défense n'est cependant pas envisageable.

Un budget militaire colossal

Le budget militaire colossal des États-Unis pose de sérieux problèmes et sa gestion peut être significativement améliorée. Tout d'abord, le département de la Défense dispose d'une manne financière tellement supérieure à celle du département d'État (il y a plus de personnel dans les fanfares militaires que de diplomates américains) qu'il est devenu l'acteur central dans l'élaboration et la conduite de la politique étrangère américaine. Ce déséquilibre explique en bonne partie la préférence, de la part des administrations américaines, pour l'outil militaire afin de résoudre des problèmes internationaux souvent complexes.

Ensuite, des moyens financiers importants ne garantissent pas le succès des interventions armées. Ces moyens permettent certes de déployer des dizaines de milliers de soldats à des milliers de kilomètres du territoire national, mais ils ne compensent pas l'inadaptation des forces américaines à des conflits, comme la contre-insurrection, qu'elles ont toujours considérés avec mépris. Les difficultés rencontrées en Irak et en Afghanistan, voire en Libye, en sont les parfaites illustrations.

Enfin, le Pentagone n'apparaît guère efficace dans la gestion de ses ressources financières. Le développement et l'acquisition de nouveaux matériels dépassent invariablement et allégrement les prévisions initiales. C'est par exemple le cas avec le futur avion de combat F-35. Outre les coûts des nouveaux équipements, le département de la Défense éprouve des difficultés à maîtriser les frais de personnel et de maintenance et d'opération. Alors que les États-Unis sont engagés dans deux conflits, il est normal que ces dépenses augmentent de façon temporaire.

Les salaires des soldats participant aux opérations sont en effet plus élevés. Les frais pour soigner les blessés sont plus importants. Le déploiement des forces à l'étranger se traduit par une augmentation des sommes allouées à la construction de bases, à l'entretien des matériels, aux achats de nourriture, de carburant et de munitions. Au-delà de ces besoins temporaires, le département de la Défense ne maîtrise guère ses dépenses de fonctionnement, qui augmentent annuellement de 2 % de plus que l'inflation. L'inefficacité de la sous-traitance à des entreprises privées (par exemple pour l'entretien de matériels) et des avantages sociaux trop généreux (assurance maladie et retraite anticipée) en sont des causes majeures.

Des dépenses de défense acceptables

Si l'ampleur des dépenses militaires a pu conduire à quelques errements de la politique étrangère américaine et que leur gestion peut-être améliorée, elles constituent cependant un fardeau limité pour l'économie américaine et peu coûteux eu égard au rôle et aux responsabilités des États-Unis sur la scène internationale.

Premièrement, en comptant les guerres en Irak et en Afghanistan, les dépenses de défense ne représentent que 5 % environ du PIB américain (il s'élève approximativement à 14 000 milliards de dollars). Elles monopolisent un peu plus de 19 % du budget de l'État fédéral. À titre de comparaison, les dépenses de santé ont explosé au cours des dernières années, passant de 5 à 19 % du PIB. Les soins de santé, le système de sécurité sociale, et les diverses aides au revenu accaparent respectivement 22, 20, et 14,5 % du budget de l'État fédéral.

Deuxièmement, les dépenses militaires jouent un rôle majeur dans l'économie. Présente dans 48 des 50 États américains, l'industrie de défense est créatrice de milliers d'emplois directs et indirects. Ceci n'est pas négligeable dans un contexte d'incertitude économique et de délocalisation des emplois industriels. La recherche et développement dans le domaine militaire a par ailleurs significativement contribué au dynamisme et à la compétitivité de l'économie américaine.

Troisièmement, les budgets alloués à la défense ont permis aux États-Unis d'acquérir un avantage stratégique majeur. Capables d'être projetées en tout point du globe, les forces militaires américaines ont la maîtrise des voies essentielles de communication et d'échanges dans un monde globalisé (voies aériennes, maritimes et spatiales), ainsi que des ressources naturelles majeures, particulièrement le pétrole du Moyen-Orient. Si cet avantage assure aux États-Unis une position dominante sur la scène internationale, il est également garant de la sécurité et de la paix internationales.

Il apparaît toutefois que le niveau actuel des dépenses de défense ne permettra pas aux États-Unis de conserver ce rôle de stabilisateur de la scène internationale. Depuis la fin de la guerre froide au début des années 1990, les États-Unis ont radicalement réduit leurs achats de nouveaux équipements militaires. Ceux-ci ne représentent plus que 15 % du budget du Pentagone. Or, les matériels, tels les navires et avions de combat acquis sous la présidence Reagan et qui constituent l'ossature de la puissance militaire américaine, arrivent en fin de vie et doivent être remplacés ou mis à niveau. Dans cette perspective, le budget actuel de la défense est en fait insuffisant.

Comité spécial

L'accord intervenu début août sur le relèvement du plafond de la dette prévoit la création d'un comité spécial du Congrès chargé d'identifier des réductions budgétaires pour un montant de 1500 milliards de dollars sur 10 ans. Si les républicains et les démocrates ne parviennent pas à s'entendre, ces réductions seront automatiques. Le département de la Défense pourrait alors voir son budget amputé de 600 à 700 milliards de dollars sur les dix prochaines années.

Une réduction de 10 % du budget du Pentagone est tout à fait envisageable tant ses dépenses pourraient être rationalisées. Mais au-delà, lutter contre les déficits et la dette impliquent des dirigeants américains (et occidentaux) qu'ils intéressent aux raisons structurelles de leur explosion, au premier rang desquelles les coûts des soins de santé, le vieillissement de la population, et des systèmes fiscaux caducs.

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Julien Tourreille - Directeur adjoint de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM

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