Libre-Opinion: Qu'aurait pensé Marguerite d'Youville ?

On apprenait la semaine dernière la signature de l'entente de vente de la maison mère des soeurs grises à l'Université Concordia, qui compte y installer sa faculté des Beaux-Arts.

Intimement liée à l'histoire de la métropole depuis des lustres, la congrégation des Soeurs de la charité de Montréal — communément appelées les Soeurs grises — a été fondée par Marguerite d'Youville en 1737. Devenu la propriété de la congrégation en 1869, le majestueux domaine situé sur le quadrilatère formé du boulevard René-Lévesque et des rues Sainte-Catherine, Guy et Saint-Mathieu est classé monument historique depuis 1974.

On doit la chapelle de l'Invention-de-la-Sainte-Croix et deux des trois ailes du couvent à l'architecte Victor Bourgeau (1809-1888), le reste des lieux étant l'oeuvre de Joseph Venne (1858-1925). Depuis déjà un bon moment, plus les Soeurs grises vieillissaient, plus l'éventuelle mise en vente de leur maison mère faisait saliver les promoteurs immobiliers. Toutes les institutions en mal d'espace de la métropole ont donc eu amplement le temps de s'y intéresser. L'acquisition maintenant conclue de ce fabuleux héritage du régime français qu'est la maison mère des soeurs grises par une université anglophone a déjà de quoi procurer un certain pincement au coeur de tout Montréalais francophone.

Puis on songe à l'UQAM, qui cherche une solution au gouffre de 300 millions hérité de ses déboires immobiliers liés à l'îlot Voyageur et au Complexe des sciences. On se penche ensuite sur le cas de l'Université de Montréal, qui vient tout juste d'annoncer un déficit de 19 millions et attend toujours des nouvelles de sa demande de subvention fédérale de 30 millions pour la seule décontamination de la cour de triage d'Outremont. Entre-temps, le projet tout entier, frisant le milliard, apparaît fort lointain et restera sûrement en attente très longtemps. Des baisses d'impôts avec ça?

En comparaison, la somme très modique de 18 millions payée par Concordia pour l'ensemble des bâtiments des soeurs grises, vastes, en excellent état et magnifiquement situés, ne peut que faire sursauter.

Déjà en 2004, à l'époque des premières annonces concernant la maison mère des soeurs grises, le recteur et vice-chancelier de l'Université Concordia, Frederick H. Lowy, soulignait l'évidence que l'onéreux chantier de conversion d'un si précieux site historique en pavillon universitaire ne saurait se passer de la participation financière massive du gouvernement du Québec et de la Ville de Montréal.

En effet, toutes les rénovations projetées devront au préalable être approuvées par le ministère de la Culture et des Communications. Combien coûteront-elles? Le vice-recteur aux services et responsable des immeubles de Concordia, Michael Di Grappa, avait lancé le chiffre de 50 millions, s'empressant d'ajouter que «c'est très préliminaire» et que «ça pourrait être plus» (La Presse, 4 juin 2004).

L'ensemble des contribuables québécois devrait donc consentir à d'importants efforts financiers afin d'assurer le financement de l'opération consistant à transformer cette institution francophone historique qu'est la maison mère des Soeurs grises en prestigieux pavillon d'une université anglophone.

Nul doute que les étudiants en arts visuels, en cinéma, en théâtre, en musique ou en danse à Concordia apprécieront grandement ce havre de paix enchanteur en plein coeur du centre-ville de Montréal. Voilà qui, à terme, ne pourra que rendre l'Université Concordia encore plus attrayante auprès d'une clientèle également convoitée par l'UQAM et l'UdeM. Le Québec français y trouvera-t-il son compte?

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