Présidentielle française - Changement de génération, changement de régime?

Nous amorçons ici une série de quatre textes produits par la chaire Raoul-Dandurand sur l'élection présidentielle française, dont le premier tour aura lieu dimanche.

Le dimanche 22 avril 2007, la France connaîtra le premier tour de la première élection présidentielle de l'après-de Gaulle. Pour la première fois en effet, le futur président de la République n'aura pas côtoyé ni connu le général. En ce sens, l'élection présidentielle de cette année est historique. L'arrivée à la plus haute fonction de l'État d'un représentant (ou d'une représentante) d'une génération qui n'a pas vécu les premières années de la Ve République va profondément modifier l'exercice de la fonction présidentielle. Pour autant, ces changements dans la pratique ne signifient pas nécessairement la fin d'un régime et le passage à une VIe République.

Trois candidats sont aujourd'hui de sérieux prétendants à la victoire: Ségolène Royal, François Bayrou et Nicolas Sarkozy. (Il n'est pas totalement exclu que le candidat de l'extrême droite se retrouve au deuxième tour, mais tout laisse penser, comme en 2002, qu'il serait alors nettement battu.) Respectivement âgés de 53, 55 et 52 ans, ils n'ont connu ni la Deuxième Guerre mondiale, ni les événements cruciaux (en particulier la guerre d'Algérie) qui ont conduit à l'instauration de la Ve République, ni même les premières années de celle-ci, autant d'éléments qui avaient façonné les titulaires de la fonction présidentielle depuis 1958. La passation des pouvoirs entre Jacques Chirac et son successeur, en mai prochain, marquera donc un changement de génération à la tête de l'État.

Bien que les trois principaux candidats appartiennent à une nouvelle génération, aucun n'est cependant novice en politique. Ils fréquentent tous trois les cercles politiques depuis la fin des années 70. Nicolas Sarkozy a obtenu son premier mandat électif en 1977 lorsqu'il est devenu conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine (ville dont il a été maire de 1983 à 2002). De 1979 à 1981, François Bayrou a connu sa première expérience de cabinet ministériel auprès du ministre de l'Agriculture. Ségolène Royal a intégré l'équipe de conseillers du président François Mitterrand dès 1982. Donc, malgré près de 30 années d'expérience politique, la «fraîcheur» de ces trois candidats réside essentiellement dans le fait qu'ils n'ont émergé sur la scène nationale que très récemment — en comparaison des standards français habituels —, soit au début des années 90. C'est en effet à cette période qu'ils ont tous trois obtenu leurs premiers portefeuilles ministériels: l'Environnement pour Ségolène Royal en 1992, l'Éducation pour François Bayrou et le Budget pour Nicolas Sarkozy en 1993.

Alors que Mme Royal et MM. Bayrou et Sarkozy ne sont guère des néophytes dans le paysage politique français, ils ont démontré au cours de la campagne une conception de la présidence qui apparaît nettement en rupture avec la pratique de leurs prédécesseurs. Au-delà des différences de leurs programmes quant à l'avenir des institutions (M. Bayrou propose par exemple un mandat présidentiel unique de sept ans alors que M. Sarkozy propose une limitation à deux mandats), tous veulent faire du président un acteur fortement actif dans le jeu politique quotidien et, par conséquent, politiquement responsable des actions qu'il mène.

Dès lors, le président ne serait plus uniquement le chef de l'État arbitre, au-dessus des partis et garant des institutions comme le stipule la Constitution, mais bien le chef véritable de l'exécutif. Plus présent et plus actif, le président de la République devrait donc, selon les trois principaux prétendants à la fonction, s'exprimer davantage, que ce soit annuellement devant le Parlement (comme le proposent Mme Royal et M. Sarkozy) ou régulièrement devant les citoyens. Pour mémoire, à l'heure actuelle, le président de la République ne s'adresse directement aux Français que deux fois l'an, soit à l'occasion des cérémonies du 14 juillet et le 31 décembre, c'est-à-dire à deux moments de vacances où les Français sont le moins susceptibles de l'écouter.

L'émergence d'une VIe République?

Cette présidentialisation du régime politique français a été rendue possible dès la réforme constitutionnelle de 2000, qui avait porté la durée du mandat présidentiel de sept à cinq ans en l'alignant sur celui de l'Assemblée nationale. La présidence de Ségolène Royal, François Bayrou ou Nicolas Sarkozy devrait la concrétiser si — condition absolue mais pas automatique — le président élu en mai obtient une majorité à l'Assemblée nationale en juin. La première conséquence sur l'évolution des institutions de la Ve République sera alors l'effacement de facto du premier ministre. De chef de file de la majorité parlementaire, celui-ci deviendra le premier des ministres chargé d'animer et de coordonner l'équipe gouvernementale mise en place par le président pour la réalisation de ses objectifs politiques. Comme Jacques Chirac fut le dernier président de l'ère de Gaulle, Dominique de Villepin aura alors eu le privilège historique d'être le dernier des premiers ministres.

La conception par Ségolène Royal, François Bayrou et Nicolas Sarkozy de la présidence comme un acteur agissant au coeur de l'activité politique quotidienne et s'adressant régulièrement à la population n'est pas sans présenter certaines similitudes avec l'exercice de la présidence aux États-Unis. Cependant, cette présidentialisation ne scellera ni une américanisation ni surtout la fin de la Ve République. Bien au contraire, le futur locataire de l'Élysée, s'il apparaît en rupture nette avec ses prédécesseurs immédiats que furent François Mitterrand et Jacques Chirac, opérera avant tout une synthèse entre les deux conceptions fondamentales de la fonction présidentielle sous la Ve République: celle du général de Gaulle, mettant l'accent sur la responsabilité politique du chef de l'État, et celle de Valéry Giscard d'Estaing, attachée au rôle direct et à la proximité de celui-ci.

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