Drôle de pré-campagne

Avant même le déclenchement officiel de la campagne électorale — le premier ministre a le privilège de choisir une date entre le 25 août et le 29 août —, en vue du scrutin du 3 octobre, s’est amorcée une pré-campagne électorale particulière active.

C’est un des effets pervers des élections à date fixe, de prolonger l’état de fébrilité électorale où règne le racolage partisan et qui pousse le parti au pouvoir à un mélange des genres : on ne sait pas toujours si on a affaire à des membres du gouvernement ou à des candidats qui cherchent à se faire réélire.

Vendredi dernier, le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, en tandem avec la vice-première ministre, Geneviève Guilbault — une autre élue caquiste, Joëlle Boutin, était aussi de la partie —, a dévoilé une promesse phare de la politique familiale de la Coalition avenir Québec, telle qu’elle figurera dans la plateforme électorale caquiste. Le ministre avait déjà évoqué dans le passé l’intention du gouvernement de convertir les garderies commerciales. À la faveur de cette pré-campagne, il a donc annoncé l’engagement de convertir d’ici cinq ans ces places non subventionnées en places subventionnées à 8,50 $ par jour, à l’instar du reste du réseau. Or, il a dû préciser qu’il ne parlait pas en tant que ministre, mais comme candidat dans la circonscription de Papineau.

De même, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, n’a pas attendu le lancement de la campagne pour rendre public un autre élément de la plateforme caquiste, la création de l’Agence Santé Québec. Il faut aussi croire que c’est le candidat dans La Prairie qui s’exprimait.

Au début de juin, François Legault avait indiqué qu’il n’y aurait pas d’annonces gouvernementales à compter du 1er juillet. Il y a eu une exception à cette consigne. Trois jours avant l’engagement formulé par le candidat Mathieu Lacombe, c’est en tant que premier ministre que François Legault a lancé la nouvelle campagne automnale de vaccination contre la COVID-19. Cela se justifie : le candidat continue après tout d’assumer sa responsabilité de premier ministre.

« On continue de se protéger », clamait l’affichette placée devant les protagonistes lors de cette conférence de presse. Eh bien, la CAQ vient de dévoiler son slogan : Continuons. C’est un drôle de hasard puisqu’il ne s’agit pas de continuer à subir la pandémie, mais plutôt de permettre au gouvernement de poursuivre son oeuvre, faut-il comprendre.

Le slogan caquiste apparaît peut-être d’une déconcertante banalité, mais dans un sens, il est singulier. On dit souvent qu’un parti au pouvoir ne doit pas faire campagne sur son bilan. Le parti au pouvoir tente le coup avec ce thème qu’il cherchera à décliner dans des réalisations à venir. Il faut dire qu’en 2018, la CAQ avait choisi un slogan qui ne tenait lui aussi qu’à un seul mot — Maintenant — mais dont le sens était diamétralement opposé.

De son côté, Éric Duhaime, fier de son autobus, a lancé dimanche la campagne du Parti conservateur du Québec, une campagne qui s’étendra donc sur 43 jours. Il a déjà fait réagir en attisant l’ardeur de ses militants amers avec des propos limites, traitant ses adversaires politiques d’ennemis et affirmant qu’il allait « régler son cas à Legault ». On peut dire qu’il est comme un joueur de tennis qui vise les lignes : parfois, ça déborde.

Nous connaissons maintenant le slogan de chacun des cinq principaux partis. Dominique Anglade a pris de l’avance en rendant publique à la mi-juin la plateforme électorale du Parti libéral du Québec, une tentative de prouver, qu’elle aussi, elle existe. Pour leur part, Québec solidaire et le Parti québécois ont commencé à égrener des engagements. Gabriel Nadeau-Dubois bat déjà la semelle en région. Et l’exaltante affiche le montrant avec Manon Massé regardant au loin dans des directions opposées devant un soleil levant rouge a tout de l’iconographie communiste.

Quel sera l’effet d’une si longue campagne électorale, formelle et informelle, sur l’électorat ? Il est vrai qu’en cette fin d’été, les électeurs écoutent encore peu les messages des partis. Mais on peut se demander si la lassitude et l’indifférence ne prendront pas le dessus, ce qui risque de favoriser le parti au pouvoir.

Chose certaine, cette période de plusieurs mois où les dépenses publicitaires des partis ne sont pas comptabilisées pose problème. Le Directeur général des élections du Québec (DGEQ), Pierre Reid, s’en est ouvert, estimant qu’il faut limiter les dépenses préélectorales. Tandis qu’un plafond s’applique quand la campagne est officiellement déclenchée, les partis les mieux nantis détiennent un avantage s’ils peuvent dépenser sans compter avant qu’elle ne le soit. Le DGEQ a raison d’insister sur l’importance d’accorder une chance égale à toutes les formations politiques.

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