L’art du compromis, un nanogramme d’arsenic à la fois

La Santé publique a tricoté un compromis honorable en recommandant que soit imposée à la fonderie Horne une norme « temporaire » d’émission de 15 nanogrammes d’arsenic par mètre cube dans l’air, avant d’arriver à l’objectif ultime de 3 ng/m3, applicable partout au Québec. Atteindre un objectif par étapes est une stratégie louable, mais elle comporte un risque, et c’est celui qu’on s’arrête en chemin, laissant la population dans un brouillard… toxique.

Il est bien assez scandaleux que des niveaux de pollution aux incidences graves sur la santé des citoyens aient été tolérés, gouvernement après gouvernement, dans une indolence plutôt commode. Maintenant qu’on sait l’impact sur le taux de cancer du poumon, entre autres problèmes de santé, il serait troublant d’abandonner les habitants en cours de route.

La cible de 15 ng/m3 d’arsenic par année protégera du pire les femmes enceintes, leur foetus et les tout-petits, en plus de contribuer à réduire le risque de cancer du poumon dans la population générale. Il s’agirait d’un seuil « rigoureux, sérieux et protecteur », a dit mercredi le Dr Luc Boileau, directeur national de santé publique. Mais une voie « temporaire », a-t-il expliqué sans préciser pour combien de temps, « dans une route qui va vers le seuil de 3 ».

L’idéal serait bien sûr que la population de Rouyn-Noranda cesse de vivre dans une réalité parallèle empoisonnée. 

Il y a fort à parier que le gouvernement achètera cette stratégie des étapes, car outre l’impact des émissions d’arsenic et autres métaux sur la santé des populations et sur l’environnement, Québec doit aussi tenir compte de la faisabilité technique de ses exigences pour l’entreprise détenue par la multinationale suisse Glencore. La Fonderie Horne doit dévoiler la semaine prochaine un plan de réfection qui témoignera — espérons-le — de sa volonté de réduire les émissions. Mais elle n’a pas pu s’engager à une norme de moins de 20 ng/m3 jusqu’à maintenant. Rien, absolument rien, n’indique qu’elle est en mesure techniquement d’atteindre le seuil national de 3. Le pourra-t-elle ?

Les élus prennent soin de rappeler dès qu’ils le peuvent que la Fonderie n’est pas « en défaut », bien qu’on la démonise tous allègrement. Sur le plan du respect des normes, c’est bien vrai, puisque la compagnie bénéficie d’une exemption lui permettant d’émettre 100 ng/m3 depuis 2021. Avant cela, l’exemption était fixée à 200 ng/m3 ! Les tractations actuelles visent à trouver la valeur idéale pour les cinq prochaines années. Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, doit donner des réponses la semaine prochaine.

Bien que le premier ministre François Legault ait évoqué la possibilité de fermer la Fonderie Horne si elle poursuivait ses activités polluantes néfastes pour la population, ça n’est pas du tout à la demande générale. Cela ajoute un léger piment économique à l’équation, avouons-le.

Dans son analyse, Québec ne doit pas oublier d’ajouter un échéancier à l’équation proposée par la Santé publique, afin que les cibles ne restent pas des objectifs flottants sans conséquence. Il serait aussi de bon aloi qu’il adhère à l’idée d’une norme quotidienne — fixée à 200 ng/m3 pour l’arsenic, 30 ng/m3 pour le cadmium et 350 ng/m3 pour le plomb par les experts de la Santé publique — car, dans le passé, l’entreprise a dépassé de beaucoup ces caps. Comme le révélait Le Devoir, entre janvier 2017 et mars 2021, l’analyse de l’air de Rouyn-Noranda a montré que les mesures d’arsenic ont excédé 1000 ng/m3 à cinq reprises.

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Il n’y a plus de temps à perdre. Les premiers signaux d’alarme pointant les risques possibles pour la santé de la population subissant les émissions polluantes de l’usine de transformation du cuivre ont été émis par des experts au courant des années 1960 ! Outre l’arsenic, la Fonderie Horne rejetterait plus d’une vingtaine de contaminants dans l’air, parfois jusqu’à 50 km à la ronde.

Début juillet, l’INSPQ avait dévoilé les résultats d’une étude confirmant que des concentrations plus élevées d’arsenic et de cadmium dans l’air de Rouyn-Noranda entraînaient bel et bien un surplus de cas de cancer du poumon. On n’avait pas été alors en mesure de déterminer de manière précise les autres effets sur la santé, mais on soupçonne notamment d’autres types de maladies pulmonaires et une plus grande proportion de bébés de faible poids à la naissance.

Un pan entier d’informations cruciales reste aussi à découvrir, et c’est le risque sur la santé du mélange des différents contaminants rejetés par la fonderie. L’INSPQ s’est interrogé en juillet sur les effets « multiplicatifs », et pas seulement « additifs », du mélange des substances. Puisqu’aucune étude n’existe sur le sujet, cette zone d’ombre plane, en plus du reste.

Tout milite donc pour une action politique qui transpirera la bienveillance et l’efficacité après tant de laxisme et d’aveuglement volontaire. La protection de la santé des citoyens doit être la valeur phare dans la prise de décision du gouvernement.

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