Réduiront-ils la liste d’attente?

C’est en ce mois d’août 2022 que le million de Québécois toujours sans médecin de famille verra s’il y a enfin une lumière qui clignote au bout du tunnel. Une entente conclue en mai dernier entre le ministère de la Santé et les médecins omnipraticiens vise en effet à ce que d’ici à la fin mars 2023, 500 000 citoyens n’ayant pas pigé de chiffre chanceux à la loto docteur puissent savoir vers qui se tourner en cas de problème de santé.

Mais la liste d’attente ne donne pas grand signe de délestage, au contraire. Au 30 juin 2022, selon la plus récente mise à jour du tableau de bord sur la performance du réseau de la santé et des services sociaux, 1 088 945 personnes avaient une demande en attente au Guichet d’accès à un médecin de famille (GAMF), soit une hausse de 2,24 % par rapport au mois précédent. Des données récentes n’ont peut-être pas été ajoutées, en plein coeur de l’été, mais on semble encore loin de l’objectif. La magie n’a pas opéré encore, mais Québec a promis des résultats spectaculaires. Au 31 juillet dernier, 250 000 Québécois croupissant sur la liste d’attente auraient dû être inscrits au nouveau guichet. Le système prévoit évidemment l’inscription prioritaire des clientèles les plus vulnérables.

La formule proposée est simple en théorie, ainsi que nombre de programmes précédents dont la limpidité sur papier s’est effritée en heurtant le chaos du terrain. Plutôt que de préconiser l’inscription individuelle d’un patient auprès d’un médecin, on a imaginé qu’un groupe de médecins allait se diviser la prise en charge collective d’un groupe de patients. Sur inscription d’un ensemble de patients orphelins, une équipe de médecins — et non pas un seul, toujours le même — s’engage à voir chaque patient au moins une fois par année, s’il en a besoin.

Tout le monde veut y croire, y compris la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), qui enjoint à ses membres de comprendre que le règne de l’inscription collective va miraculeusement régler un problème auquel nombre de gouvernements ont tenté de s’attaquer au cours de la dernière décennie. Une expérience pilote menée dans le Bas-Saint-Laurent a montré que, sur un groupe de 100 patients inscrits « collectivement », et à qui on aurait promis à chacun une disponibilité d’au moins une visite par année avec un médecin, seuls 60 ont pris la peine de contacter le groupe de médecine pour un service, et à peine 30 ont eu le réel besoin de consulter le médecin. C’est en extrapolant cette logique au reste du Québec qu’on pense pouvoir attribuer un médecin aux 400 000 Québécois vulnérables qui n’ont en ce moment d’autre recours que le sans rendez-vous — si par miracle ou chance ils y accèdent — ou l’urgence pour trouver assistance à un enjeu de santé, si grave soit-il.

Les citoyens sans médecin qui ont eu le besoin urgent de consulter ne se laissent pas emberlificoter par les publicités du gouvernement qui circulent ces jours-ci et laissent croire qu’on peut se trouver un rendez-vous médical comme on appelle le coiffeur pour une coupe. « Problème de santé ? » demande-t-on, défilant ensuite toute une série d’« options » (info-Santé, « votre » clinique, la clinique sans rendez-vous ou la super clinique, le pharmacien), comme si c’était la panacée. Les Québécois chanceux d’avoir un médecin de famille bien à eux savent que cette prise en charge n’est pas la garantie à un accès rapide au dit médecin, loin de là : combien de personnes languissent devant une ligne occupée ou se heurtent à un carnet de rendez-vous plein quand, de guerre lasse, ils se présentent sur place ? Pas surprenant qu’un nombre incalculable de cas non urgents aboutissent à l’urgence.

Même si on veut bien croire à cette dernière formule, rien n’indique qu’il sera facile pour les groupes de médecins de mener le projet à bon port. La première ligne s’effiloche, bien qu’on essaie par tous les moyens de lui redonner du lustre. Les médecins de famille s’inscrivent en moins grand nombre dans les facultés de médecine, ce qui n’augure rien de bon pour contrer la pénurie qui frappe déjà de plein fouet, car 1000 omnipraticiens manquent à l’appel ; le climat de pratique est à ce point lourd et chaotique que dans un récent sondage mené par la FMOQ, 47 % des médecins sondés (2248 médecins ont répondu, soit 23 % des membres) ont affirmé songer à quitter la première ligne. Plus de 60 % de ceux-ci croient qu’ils seraient prêts à faire le saut d’ici à cinq ans. La situation n’est pas rose.

Ce n’est donc pas pour rien que Québec et les médecins ont décidé de miser sur la prise en charge de groupe, voyant que le médecin tout seul n’y arrive plus — s’il quitte le navire, les autres seront là pour récolter le patient. Ce système, s’il fonctionne, met complètement au rancart l’idée d’un suivi individualisé par le même médecin, qui était pourtant au coeur des principes sacrés de la médecine familiale. Mais en situation désespérée, on se rabat sur le moins mauvais pour espérer y faire fleurir un miracle.

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