Droit à l’avortement: le Kansas a parlé

Les experts avaient prédit que le Kansas allait suivre les diktats de la Cour suprême des États-Unis et tailler en pièces l’accès à l’avortement enchâssé dans sa Constitution depuis 2019. Ils ont eu tout faux. Dans un de ces coups de théâtre politiques qui donnent le frisson, une majorité d’électeurs de cet État conservateur du Midwest américain ont choisi mardi de protéger le droit à l’avortement.

Près de 60 % des 908 000 électeurs qui ont participé au référendum ont refusé de modifier la Constitution de l’État, ce qui ferme la porte à une réglementation plus sévère ou à l’interdiction de l’avortement dans ce bastion du mouvement anti-choix américain. À 47 %, le taux de participation a dépassé les attentes. Le message a porté bien au-delà des lignes de parti habituelles. Le rejet de l’amendement met en évidence la division entre, d’un côté, les voeux et actions des législateurs républicains, et, de l’autre côté, les velléités de la population américaine. Les derniers sondages placent à un peu plus de 60 % le soutien sans équivoque au droit à l’avortement et au choix des femmes en santé reproductive.

À trois mois des élections de mi-mandat, où on place déjà l’avortement comme un enjeu qui sera crucial, démocrates et républicains ne peuvent ignorer la force de frappe du message politique tout juste envoyé. Ce référendum était le premier à être organisé depuis que la Cour suprême des États-Unis a révoqué, en juin dernier, l’arrêt Roe v. Wade. Bien qu’on ne puisse tracer une tendance à partir de ce seul soubresaut, si étonnant soit-il, il sera intéressant de voir comment d’autres États pourraient choisir cette formule du référendum, qui vient sonder l’âme de la population.

Le Kansas, dont l’assemblée législative est républicaine, mais qui est gouverné par une démocrate, a pourtant été dans le passé le théâtre de déploiements antiavortement célèbres, dont la manifestation Summer of Mercy, en 1991, qui avait pour objectif de faire fermer toutes les cliniques d’avortement, et l’assassinat en 2009 du Dr George Tiller, un médecin spécialisé dans les avortements tardifs, par un extrémiste anti-choix. Le passé n’est pas garant de l’avenir.

Même si les militants pro-choix ont raison de célébrer le résultat du Kansas, comme l’a aussi fait le président américain, Joe Biden, en invitant la population américaine « à utiliser sa voix pour protéger le droit aux soins de santé des femmes, y compris l’avortement », l’embellie ne s’étend pas à une majorité d’États américains, loin de là. Cette lueur d’espoir vacille.

La décision de la Cour suprême a redonné aux États la responsabilité législative en matière de droit à l’avortement. Une trentaine d’États sont à tendance anti-choix ; une vingtaine, pro-choix. Ceux-ci tentent du mieux qu’ils peuvent d’assurer une disponibilité accrue de services dans les cliniques qui pratiquent des interruptions de grossesse pour accueillir des Américaines venant d’États interdisant la pratique. Dans les États voisins du Kansas, les femmes sont sans recours. Au Missouri et en Oklahoma, les interdictions sont presque totales, le Missouri n’acceptant même pas le viol ou l’inceste comme des raisons justifiant le recours à l’intervention.

Critiqué pour la mollesse de ses actions et réactions depuis la décision de la Cour suprême, le président Biden serre le poing.

 

Il a signé mercredi un décret — le deuxième — destiné à protéger l’accès à l’avortement. Cette fois, il demande au département de la Santé des États-Unis de trouver des manières de soutenir les femmes qui doivent quitter les frontières de leur État pour avoir accès à un avortement légal. Medicaid, qui couvre les frais de santé des Américains à faible revenu, pourrait être un tremplin idéal.

Le président veut atténuer le « chaos » entraîné par la décision de la Cour suprême. Il a fait allusion mercredi au cas gravissime de cette fillette de 10 ans originaire de l’Ohio qui est tombée enceinte à la suite d’un viol survenu en mai dernier. Puisque son État ne permettait pas l’avortement après six semaines de grossesse et qu’elle avait dépassé ce stade, elle s’est rendue à côté, en Indiana, qui autorise encore l’intervention jusqu’à 21 semaines de grossesse. L’Indiana affiche toutefois des tendances de plus en plus hostiles au droit à l’avortement. Résultat : la médecin est menacée de poursuites par le procureur de l’État.

Le gouvernement Biden avait également posé mardi une première action en justice depuis l’arrêt de la Cour suprême, en portant plainte contre une loi de l’Idaho qui interdit presque tous les avortements, sous le prétexte qu’elle ne prévoit aucune exception pour les cas posant des dangers graves pour la santé.

L’escalade menant aux élections de mi-mandat ne promet pas que des victoires à la sauce Kansas. Mais le test politique de cette semaine annonce un engagement sans équivoque de la population sur cette question qui déjouera les traditionnelles fractures politiques.

La démocratie n’a peut-être pas dit son dernier mot.

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