Rester dans le vague

Les scènes de foule en liesse renouant avec le plaisir des festivals traduisent de belle manière le besoin qu’ont les citoyens de croire que la pandémie n’est plus qu’un vilain souvenir. Dans ces regroupements où on s’échauffe le bonheur, cordés les uns sur les autres, les masques se font rares. Pourtant, si l’on croit les statistiques officielles, ces assemblées dansantes seraient carrément des bains d’Omicron.

On ne peut trouver meilleur contraste avec le portrait épidémiologique qui confirme que le Québec est entré dans une 7e vague de COVID-19, avec des indicateurs en hausse nette. Les étés derniers avaient permis de reprendre une vie plus « normale », car le virus avait offert un répit estival. Ce n’est pas le cas cette année. À quelques semaines des vacances de la construction, les voyants rouges sont tous allumés : les hospitalisations augmentent, de même que le nombre de patients aux soins intensifs ; on n’en fait plus grand cas, mais les décès aussi ont repris la courbe ascendante. Surtout, les travailleurs de la santé s’absentent par milliers pour cause de COVID (7310 dans le dernier bilan) et cela s’ajoute à deux facteurs aggravants de l’été : la pénurie de personnel et les sacro-saintes vacances, dont ces travailleurs ont rudement besoin après plus de deux ans d’ardu labeur. Cet été, six hôpitaux ont déjà prévu fermer partiellement leurs urgences,car ces facteurs combinés ne permettent pas le maintien du service. Combien d’autres s’ajouteront, quand on sait que le taux d’occupation des urgences au Québec est à plus de 100 % ces derniers jours ?

La rumeur populaire laisse entendre que les cas pullulent — autour de nous, on n’entend parler que de ça. Des camps de vacances ont annulé des séjours faute de personnel en santé ; des employeurs ont recommencé à recommander le port du masque sur le lieu de travail ; des milieux culturels s’interrogent sur la pertinence d’imposer à nouveau — et à contrecœur — des mesures sanitaires. Cette 7e vague se joue drôlement, car ce damné virus réussit encore à nous surprendre au détour. Cette fois, c’est l’indice de contagiosité très fort des variants BA.4 et BA.5, égal à celui de la rougeole, qui a surpris les scientifiques et contribue à une recrudescence des cas.

Mais malgré ce portrait d’apparence sombre, « la situation est sous contrôle pour le moment ». C’était le préambule du ministre de la Santé, Christian Dubé, et du directeur national de santé publique, Luc Boileau, qui se sont présentés en tandem devant la presse jeudi, une première depuis quelques mois. On se serait attendu à un petit coup de tonnerre, un retour du masque ? Mais ils ont convoyé une invitation gentille à la vigilance. Entre autres recommandations, ils ont exhorté les malades à respecter les périodes d’isolement, laissant entendre que la contamination galopante des dernières semaines était causée en partie par des gens promenant leur contagion aux quatre coins de la province.

On ne peut pas blâmer la population d’avoir elle-même commencé à faire relâche. En haut lieu politique, on sent un total désintéressement face aux questions pandémiques. Quoi ? La pandémie ? Encore ? Elle est pourtant encore bien active, comme le Dr Boileau l’a confirmé jeudi. Attentives au niveau d’exaspération des citoyens, qui ne veulent plus — à juste titre — d’une vie rythmée par le virus, les autorités ont-elles dépassé un niveau raisonnable d’effacement ?

Oui, hélas. Au point où après deux ans de mises en garde bien senties par un premier ministre authentique et naturel, on n’arrive plus à retrouver dans les exposés monocordes du directeur national de santé publique les pointes de vigilance accrue, là où elles devraient se trouver. À force de craindre d’exaspérer la population avec les mauvaises nouvelles, a-t-on fini par encourager la relâche exacerbée ? Et sur quels indicateurs connecte-t-on nos alarmes ? La contamination semble reprendre du poil de la bête, mais on ne dispose d’aucune donnée officielle permettant de calculer le nombre de cas réel, car les tests PCR pour la population générale ne sont pas disponibles, les statistiques d’autodéclaration des cas ne fournissent qu’un portrait partiel et la mesure des eaux usées par ville est incomplète. On navigue à vue. La vague frappe en silence, et la population reste dans le vague. Il n’y a plus de mesures sanitaires, plus de messages de prévention, plus de sorties politiques. Vivez avec la pandémie, gérez votre risque personnel, et advienne que pourra.

Espérons que le réseau de la santé tiendra le coup face à la hausse des hospitalisations et au taux élevé d’absentéisme du personnel, le tout sur fond de vaccination qui s’étiole chez un fort pourcentage de la population. La vague actuelle est différente des précédentes, car il ne subsiste dans l’espace public aucune mesure sanitaire obligatoire. La protection collective repose sur la bonne volonté des gens. C’est une boussole qui manque d’une certaine précision.

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