Former les esprits

Il n’est pas courant que le Québec et la France, par la voix de leur ministre de l’Éducation respectif, unissent leurs efforts pour se porter à la défense des albums de Tintin et de Lucky Luketapissant Le Devoir et Le Figaro de leur cri du cœur contre la culture de l’annulation. C’est bel et bien ce qu’ont fait vendredi Jean-François Roberge et Jean-Michel Blanquer, pour pourfendre ensemble la « radicalisation des prises de position » et la « culture de l’intolérance et de l’effacement ».

Ils occupent le siège idéal pour tenir un tel discours. L’école, en effet, doit demeurer le dernier bastion contre les excès malsains et graves de cette rectitude politique appliquée tous azimuts, sans discernement. Elle mène à de fréquents sursauts de censure, elle met au ban et condamne des professeurs, auteurs, artistes à la fiche pourtant irréprochable.

Notre chroniqueur Normand Baillargeon l’a relatée en juin dernier, mais cette expérience vécue en février 2021 au Toronto District School Board est sidérante : dans son cours d’immersion de langue française, une enseignante a mis le poème de Jacques Prévert Pour toi mon amour au programme. Il y est question d’esclavage, mais dans la poésie sublime, chantante, respectueuse et humaine de l’auteur. Une élève offusquée prévient sitôt les médias que du contenu raciste est au programme. La suite de l’histoire se poursuit sur le thème du désenchantement : la professeure est suspendue, et reçoit une sanction disciplinaire.

Les ministres ont raison de s’offusquer et d’appeler à ce que l’école se tienne debout, de la petite école à la grande. Le tollé récemment provoqué par l’autodafé d’une trentaine de 4716 livres jugés discriminatoires et racistes au conseil scolaire catholique Providence, en Ontario, a rapproché les deux ministres et enseignants. « Nous affirmons avec force et conviction que l’école, rempart primordial contre l’ignorance et l’obscurantisme, doit être le lieu privilégié de la construction d’un projet civique commun partagé. »

Le gouvernement de François Legault s’apprête justement à faire entrer à l’école une nouvelle mouture de ce qui pourrait fort ressembler à un « projet civique ». Cela fait des mois que le gouvernement de la CAQ réfléchit aux contours d’un cours qui remplacera le mal-aimé cours Éthique et culture religieuse (ECR). Dans son discours inaugural, M. Legault a évoqué un cours sur la culture et la citoyenneté québécoises. Maladroite, la vice-première ministre Geneviève Guilbault a renchéri plus tard en promettant pour ce cours une « une petite saveur chauvine : histoire, culture, fierté québécoises ». La fierté québécoise, Mme la Professeure, c’est à quelle page dans mon chapitre ?

Il serait dommage qu’ECR disparaisse sans qu’on lui reconnaisse le moindre fondement. On peut certes comprendre qu’un gouvernement ayant fait de la laïcité de l’État un de ses projets phares se sente embarrassé d’avoir dans les pattes un cours dont l’une des bases était d’enseigner la diversité religieuse — non pas à des fins de prosélytisme, mais plutôt pour enrichir la culture générale, ouvrir les esprits des élèves à la diversité et cultiver la tolérance et l’esprit critique. Si ce cours n’avait pas souffert d’être lancé un peu en catastrophe, sans formation adéquate pour les enseignants, on ne l’aurait peut-être pas étiqueté comme fourre-tout, ni associé ses professeurs à une brigade d’endoctrinement. En 2012, la Cour suprême avait d’ailleurs débouté des parents convaincus que le cours ECR entravait leur droit à la liberté de conscience et de religion faute de… preuve convaincante, les juges ayant plutôt trouvé que ce cours apportait une meilleure connaissance de la diversité de la société.

Le ministre Jean-François Roberge n’a pas bâclé la réflexion entourant la nouvelle mouture du cours de culture et citoyenneté, qui sera annoncée dimanche. Ses consultations ont en effet été vastes et étirées dans le temps — merci la pandémie. Les huit thèmes soumis à la consultation (éducation à la sexualité, éducation juridique, écocitoyenneté, développement de soi et des relations interpersonnelles, culture des sociétés, éthique, participation citoyenne et démocratie, citoyenneté numérique) annoncent toutefois un programme « diversifié » où le risque de fourre-tout s’annonce. Face à ceux qui le critiquent déjà de vouloir faire entrer une forme de propagande sauce caquiste en classe — une autre forme de prosélytisme, quoi ! —, le ministre demande d’éviter les procès bâtis sur l’absence d’informations. Il n’a pas tort.

Dans le passé, les cours qui ont eu la prétention de former des citoyens éclairés ont souvent maladroitement mélangé la vie pratique à la formation des esprits. Espérons que cet alliage sera présenté de telle sorte qu’il sera digeste pour les enseignants. Les conditions de succès d’un nouveau cours comprennent non seulement un volet de formation très généreux, mais aussi l’assurance d’une disponibilité des ressources. La pénurie de personnel se dresse-t-elle déjà sur la route de ce futur cours ?

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