Difficile à suivre

Il ne fallait pas s’attendre à ce que François Legault reconnaisse que son appel aux Québécois à voter pour les conservateurs fut une erreur, ou même, un coup d’épée dans l’eau.

En réponse aux questions des journalistes mardi, le premier ministre a versé dans l’amalgame en livrant son interprétation des résultats électoraux. Ce sont « les deux partis bleus qui ont obtenu une majorité, autant en pourcentage du vote qu’en nombre de comtés, au Québec », a-t-il affirmé, mettant le Parti conservateur du Canada (PCC) et le Bloc québécois dans le même sac.

Lorsque les caquistes parlent d’une union des bleus, on aurait pu penser qu’il s’agissait de nationalistes, qu’ils soient de droite ou de gauche, réunis sous le fleurdelisé bleu et blanc pour défendre les intérêts du Québec, ou encore d’anciens sympathisants péquistes qui, estimant que l’heure n’était pas à la promotion du projet indépendantiste, se résignaient par pragmatisme à « faire des gains » au sein d’une fédération bancale. À la rigueur, on aurait pu faire le lien avec l’Union nationale de Duplessis, comme l’a fait d’ailleurs François Legault, ce chef « bleu » alliant la défense des intérêts de la nation à une idéologie conservatrice, bien que, sur ce point, des universitaires aient nuancé ce jugement en voyant en lui un promoteur du libéralisme moderne.

Mais c’est pousser le bouchon un peu loin que de réunir les membres du PCC et ceux du Bloc sous le vocable de «bleus» comme s’ils faisaient partie de la même famille politique.

Nous n’avons pas demandé à Gilles Duceppe ni à son fils Alexis Brunelle-Duceppe, deux anciens syndicalistes, ce qu’ils pensaient de se retrouver sous une bannière bleue avec d’anciens membres du Reform Party, des évangélistes qui veulent restreindre le droit à l’avortement et des climatosceptiques qui croient à l’exploitation jusqu’à plus soif des sables bitumineux.

Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un premier ministre québécois intervient directement dans une campagne fédérale. En 1988, Robert Bourassa, par exemple, avait ouvertement appuyé les conservateurs de Brian Mulroney. Le libre-échange avec les États-Unis, que le premier ministre conservateur avait négocié et que rejetait le chef libéral John Turner, était l’enjeu de la campagne électorale et Bourassa tenait à ce que l’accord soit préservé. Autre exemple : en 2004, le premier ministre Jean Charest, avec l’habileté politique qu’on lui reconnaît, avait subtilement souligné le fait que les partis fédéraux avaient des positions différentes sur le déséquilibre fiscal ; Paul Martin en niait l’existence tandis que Stephen Harper en convenait. Bourassa et Charest allaient dans le sens du poil : les conservateurs Brian Mulroney furent réélus grâce à l’appui massif des électeurs québécois, tandis que Paul Martin perdait sa majorité et mordait la poussière deux ans plus tard.

En septembre 2008, Jean Charest, au grand dam de Stephen Harper, avait présenté sa liste de demandes dont plusieurs allaient à l’encontre des visées conservatrices. Aux élections fédérales d’octobre, les conservateurs restaient minoritaires et ne faisaient aucun gain au Québec, avec une maigre récolte de 10 sièges. Par la suite, le chef libéral savourait les fruits de sa fermeté : aux élections de décembre 2008, son parti recouvrait la majorité qui lui avait échappé l’année précédente.

Malgré le fait que la Coalition avenir Québec trône dans les sondages et que son chef est un des premiers ministres dont le taux d’approbation est le plus élevé au Canada, son mot d’ordre à peine déguisé est tombé à plat. Il n’a eu qu’une infime influence, si tant est qu’il en ait eu une, sur le comportement des électeurs.

Si un premier ministre québécois veut intervenir dans des élections fédérales, il ne peut qu’encourager une tendance déjà bien ancrée, comme l’ont fait Bourassa et Charest, et non pas mener la parade.

Qui plus est, les nationalistes, ceux qui, comme le chef caquiste, insistent pour que le gouvernement fédéral respecte les compétences du Québec, ne sont pas tous de droite ; nombre de nationalistes sont au centre ou même à gauche du spectre politique. Bien des bloquistes sont progressistes. D’ailleurs, François Legault ne se décrit pas comme un conservateur, mais comme un tenant de la « gauche efficace », comme il l’a répété mardi.

Et puis, c’est triste à dire, mais une bonne partie des Québécois ne semblent guère se soucier du respect des compétences : ils aiment bien manger à tous les râteliers. Ensemble, libéraux et néodémocrates ont tout de même recueilli 38 % des suffrages au Québec lundi.

À l’Assemblée nationale, le premier ministre a refait la longue énumération des gains amassés grâce au gouvernement Trudeau, qui n’était pas si mal après tout, nous fait-il comprendre. En définitive, si les électeurs québécois n’ont pas suivi François Legault, c’est qu’il était difficile à suivre.



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