Les illuminés

Non contents d’affaiblir l’immunité collective du Québec en choisissant de ne pas se faire vacciner, des illuminés antivaccination en sont rendus à prendre d’assaut les cours d’école et les halls d’hôpital pour manifester leur opposition aux mesures sanitaires de tout acabit. Les grands rassemblements antimasques des premières vagues nous avaient paru loufoques, mais il n’y avait qu’à s’en tenir loin et à regarder la bêtise opérer en spectateurs. Mais voilà que les illuminés franchissent la ligne de trop en s’approchant des sanctuaires que sont les écoles et les hôpitaux pour disséminer leurs croyances. Assez !

La patience et la bonne foi des citoyens qui ont adhéré aux mesures gouvernementales dans l’espoir de contrer cette pandémie s’épuisent et s’usent. On peut comprendre ce réflexe tout à fait humain d’exaspération devant des manifestations d’antivax qui s’approchent de lieux recueillant les malades et les élèves. Devant certaines écoles secondaires de Montréal, des opposants au vaccin ont été vus distribuant des tracts aux enfants, les prévenant des effets néfastes de la vaccination. Devant les hôpitaux, d’autres de ces manifestants chahutent sur le thème des conséquences inconnues de la vaccination « expérimentale ».

Dans notre concert de hauts cris, quelques nuances s’imposent. Primo : hormis pour les travailleurs de la santé, pour qui la vaccination est obligatoire, les citoyens du Québec ont le droit de ne pas se faire vacciner. Qu’on soit d’accord ou non avec leur choix importe peu : le respect des droits individuels est un des socles de notre démocratie. Deuzio : les opposants à la vaccination ne logent pas tous à la même enseigne. Du lot des quelque 900 000 Québécois qui ne sont pas encore vaccinés adéquatement, on peut évidemment soupçonner des raisons différentes sous-jacentes à l’absence de vaccin : le manque de temps, le manque d’information, des problèmes de santé, des craintes, une question de principe. La liste peut être longue. Toutefois, dans ce lot, il y a bel et bien un groupe d’irréductibles qui sont en mission pour convaincre les bien-pensants, approchant de trop près des lieux cruciaux. C’est de ceux-là qu’il est question ici. Tertio : le droit de manifester est une autre des arches de la démocratie, tout à côté de la liberté d’expression, dont il ne nous viendrait jamais à l’idée de remettre en question le bien-fondé. Voyons toutefois s’il n’y aurait pas moyen de respecter ce droit à la dissidence tout en protégeant les citoyens qui ont choisi la vaccination.

Les derniers jours ont confirmé une pression qui s’accentue sur les soins intensifs des hôpitaux — dans un contexte où, comme le rappelait le premier ministre François Legault mercredi, des infirmières manquent à l’appel. Cette quatrième vague sera celle des non-vaccinés, disaient experts et autorités lorsque le nombre de cas de COVID-19, gonflé par la contagiosité extrême du variant Delta, s’est mis à augmenter cet été. Les chiffres sont éloquents : des 785 nouveaux cas déclarés mercredi, 577 étaient non vaccinés ou avaient reçu très récemment une première dose. L’ironie des manifestations aux abords des hôpitaux n’a échappé à personne : pendant que dehors des hurluberlus crient à la tyrannie du vaccin, à l’intérieur, le personnel de la santé s’affaire à prodiguer des soins d’urgence à certains de leurs comparses ! La courbe des décès, fort heureusement, ne s’affole pas, mais les effets délétères sur le réseau de la santé de ces malades « inutiles » sont importants, qu’on pense seulement à toutes ces interventions chirurgicales qui seront reportées pour cause de soins intensifs engorgés.

La campagne électorale, qui se joue sur fond de pandémie, n’a pas donné à voir que du beau : les attaques dont fut la cible essentiellement le premier ministre Justin Trudeau, pour avoir été le grand manitou des opérations de vaccination au Canada, n’ont pas montré le meilleur de l’être humain. Les chefs et les politiciens, à juste titre, ont dénoncé ces procédés dégradants et menaçants. Mais lancer des cailloux vers la caravane libérale, vraiment ? Comportement digne d’un autre temps. S’armer contre les menaces et les insultes, soit. Devoir faire face au lancer de pierres autour d’un désaccord sur la vaccination ? De grâce, que cette escalade cesse.

On a entendu ces derniers jours quelques remises en question glissantes autour du droit de manifester, et c’est un terrain où il ne faut pas s’aventurer, si détestable soit la cause des manifestants. Il y a toutefois des manières d’assurer la protection des lieux et des personnes aux abords des endroits choisis par les antivax. En plus de resserrer la sécurité et de ne pas hésiter à distribuer des contraventions là où cela s’impose, les établissements pourraient fort bien recourir aux tribunaux pour obtenir des injonctions protégeant un certain périmètre. Ces outils bien minces ne peuvent rien contre la bêtise humaine, mais avec une bonne dose de patience et de tolérance, ils devraient servir au moins à protéger les citoyens.

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