Trudeau, le Québécois

Ce fut sans doute le seul moment un tant soit peu relevé du débat entre les cinq chefs de partis fédéraux de mercredi. Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a demandé à Justin Trudeau : « Pourquoi dit-il à la nation québécoise quoi faire et quoi penser » et ne fait pas de même avec les peuples autochtones ? « Parce que je suis Québécois, Monsieur Blanchet, a répliqué avec animation le chef libéral. Vous ne m’accuserez pas de ne pas être Québécois. »

Dans le point de presse qui a suivi le débat, Justin Trudeau a rappelé que 78 élus de la Chambre des communes proviennent du Québec — 32 députés sont tout de même bloquistes, faut-il le rappeler — et que 11 de ses ministres sont Québécois.

Pour ceux qui ont vécu la campagne référendaire de 1980, la réplique a pu faire éclore un sentiment de déjà-vu. Pierre Elliott Trudeau s’était aussi posé en fier Québécois, s’appuyant sur la légitimité que lui conféraient ses 74 députés libéraux sur les 75 sièges de la Chambre des communes en provenance du Québec. On aurait dit que Justin Trudeau lisait un manuel écrit par son père. « Cette prétention de M. Blanchet selon laquelle si on ne croit pas à l’indépendance du Québec, on ne peut pas être un vrai Québécois, que si on n’écoute pas exactement l’Assemblée nationale, on n’est pas un vrai Québécois, est tout simplement irresponsable », a ajouté le chef libéral en point de presse.

« Il y a une seule institution qui parle au nom des Québécois, ça s’appelle l’Assemblée nationale du Québec », a déclaré Yves-François Blanchet après le débat. C’est un peu court : il y a une foule de matières qui ne relèvent malheureusement pas de l’Assemblée nationale — et qui sont pourtant d’une grande importance pour les citoyens québécois.

Quand le Dominion du Canada fut créé en 1867, le gouvernement fédéral fut investi essentiellement de tous les pouvoirs coloniaux : l’armée, le Code criminel, le commerce interprovincial et international, les affaires étrangères et l’immigration, entre autres. Plus largement, son Parlement peut faire des lois « pour la paix, l’ordre et le bon gouvernement » dans toute matière qui n’est pas assignée aux provinces. C’est le gouvernement fédéral qui nomme les juges de la Cour supérieure et des cours d’appel, ce qui s’est étendu aux juges de la Cour suprême lorsque les recours ultimes furent rapatriés de Londres. Ottawa obtint la responsabilité de l’assurance chômage et, depuis, il a utilisé son pouvoir de dépenser pour superviser les provinces, en santé notamment. En outre, les juges qu’il nomme ont acquis énormément de pouvoir grâce à la Charte canadienne des droits et libertés.

Bref, dans l’état actuel des choses, le Parlement d’Ottawa décide de choses qui importent aux citoyens québécois. Il va de soi que, bien que ceux-ci soient minoritaires à la Chambre des communes, ils tentent d’exercer une quelconque influence sur les décisions qu’on leur impose. L’Assemblée nationale parle peut-être au nom des Québécois, mais ne décide de rien qui ne relève pas d’elle. Par le truchement de motions — souvent inoffensives, parfois utiles pour influer sur l’opinion publique —, l’Assemblée nationale, justement, ne fait que parler quand elle traite des responsabilités dévolues au Parlement d’Ottawa.

Cela dit, le fait que le premier ministre du Canada soit Québécois n’est pas toujours un avantage.

Wilfrid Laurier a permis au Manitoba d’abolir les écoles françaises, ce qui fut imité par la suite par l’Ontario.

C’est le Québécois Pierre Elliott Trudeau qui a usé de la Loi sur les mesures de guerre en 1970 à des fins politiques. Lors du référendum de 1980, il a promis des « changements » pour ensuite rapatrier une constitution restreignant les pouvoirs de l’Assemblée nationale et trahissant du même coup ses compagnons d’armes, ces fédéralistes québécois qui croyaient sincèrement au renouvellement du fédéralisme et à la reconnaissance du Québec.

Enfin, c’est sous la gouverne d’un autre Québécois, Jean Chrétien, que fut lancé le programme des commandites, cette odieuse tentative d’influencer en sous-main l’opinion publique québécoise tout en graissant les amis du régime. En revanche, ce premier ministre s’est avéré beaucoup plus efficace avec les chaires de recherche du Canada, dont les largesses soumettent les chercheurs québécois au pouvoir fédéral.

Quand Pierre Trudeau a fait son coup de force constitutionnel, un seul des 74 élus libéraux du Québec, Louis Duclos, a démissionné. Pas très honorable pour des soi-disant représentants du peuple. Depuis, les électeurs peuvent se rabattre sur le Bloc québécois pour éviter de voter pour des béni-oui-oui en puissance. Or, les élus bloquistes parleront au nom de leurs compatriotes, certes, mais ils ne feront que parler, sans jamais espérer exercer le pouvoir.

C’est un dilemme. C’est aussi une tragédie.



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