Un enjeu escamoté

Quelques minutes d’échanges ont suffi pour évacuer l’enjeu de la crise climatique lors du débat des chefs de TVA jeudi soir. Pourtant, c’est sans aucun doute la question de l’heure. Les quatre chefs, qui ont évidemment abordé beaucoup d’autres sujets, avaient l’air de ces musiciens jouant du violon sur le Titanic tandis que le bâtiment s’enfonçait dans les flots.

Si le Nouveau Parti démocratique peut se targuer de proposer le programme le plus ambitieux en matière d’environnement et de lutte contre les changements climatiques, c’est simplement parce qu’il met la barre un peu plus haut que le Parti libéral du Canada. Les libéraux se sont engagés à diminuer de 40 % à 45 % les émissions de gaz à effet de serre pour 2030 par rapport au niveau de 2005. Le NPD en rajoute, fixant l’objectif à « au moins 50 % ».

Mais au-delà de la surenchère néodémocrate, un procédé facile, c’est le programme sur le climat du PLC qui est le plus détaillé.

Lors du débat, Justin Trudeau a expliqué que le Canada continuera de consommer et de produire du pétrole pour des années encore et que c’est pour cette raison que son gouvernement a investi 4 milliards pour acheter et sauver le pipeline Trans Mountain. En sus de cette somme, les coûts prévus dépassent les 12 milliards. Or, une telle infrastructure peut durer 50 ans, longtemps après l’échéance de 2050 fixée pour atteindre l’objectif de carboneutralité. La production massive de pétrole et son exportation ne sont pas compatibles avec cette cible exigeante. On peut difficilement imaginer que l’on construise cet oléoduc pour le fermer dans 10 ou 15 ans, ce qui serait un énorme gaspillage de fonds publics, même si on doit convenir qu’il serait politiquement hasardeux pour Ottawa de ne pas soutenir les provinces productrices d’énergie fossile, à commencer par l’Alberta, en vue de la transition énergétique qui s’annonce au Canada.

La contradiction est aussi manifeste au regard de l’aide que le gouvernement Trudeau apporte à l’industrie pétrolière et gazière, soit une moyenne annuelle de 10,7 milliards par l’entremise d’Exportation et développement Canada (EDC), comme l’a rapporté Le Devoir au début du mois d’août. Dans leur plateforme électorale, les libéraux se sont engagés à abolir d’ici deux ans les subventions à l’industrie des combustibles fossiles, un engagement pris devant le G20. Mais ça ne comprend pas les prêts et les garanties de prêts, les formes d’aide privilégiées par EDC. On ne promet que d’« élaborer un plan » pour éliminer progressivement le financement public du secteur, un engagement qui n’est pas très ferme.

Du côté des conservateurs, leur « plan » — pour reprendre le vocable répété à satiété jeudi par Erin O’Toole — pour lutter contre le changement climatique pourrait convenir à des climatosceptiques. D’ailleurs, il semble qu’il s’en trouve en nombre au sein du Parti conservateur du Canada puisque lors de son congrès virtuel en mars, les membres ont rejeté une résolution affirmant que « les changements climatiques sont réels ».

D’entrée de jeu, Erin O’Toole revient à la cible de Stephen Harper d’une réduction de 30 % des émissions de GES, faisant fi des récents avertissements du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Jeudi, le chef conservateur a dit tabler sur le captage du carbone, une technologie expérimentale onéreuse quand on l’applique à la grande industrie. Quant au captage dans l’air ambiant, mentionné dans la plateforme, diminuer par ce moyen les concentrations de CO2 dans l’atmosphère de la planète tient encore de la science-fiction.

Les conservateurs prévoient encore des décennies de consommation de pétrole et leur chef veut ressusciter le projet de pipeline Northern Gateway abandonné il y a cinq ans. Même indirectement, ils n’évoquent pas de réduction de la production du pétrole et du gaz et misent sur le développement des exportations.

Tout ça a un petit air suranné.

Il serait inconcevable en 2021 que la plateforme électorale d’un parti fédéral ne contienne pas des propositions étoffées concernant la lutte contre les changements climatiques. Même les conservateurs présentent diverses mesures valables en ce sens. S’accommodant de contradictions, les deux partis qui peuvent aspirer à gouverner cherchent à ménager la chèvre et le chou. On peut croire qu’ils ne veulent pas effaroucher des électeurs qui, s’ils se disent préoccupés par la crise climatique, ne sont pas prêts à prendre la mesure du changement de mode de vie que la situation commande. Tout le monde veut aller au ciel, mais personne ne veut mourir. Les politiciens, surtout quand ils cherchent à se faire élire, ne veulent pas se faire les porteurs des mauvaises nouvelles. Le vrai courage sera pour plus tard.



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