Le réseau de l’éducation largué?

En ce jour de rentrée scolaire pour des dizaines de milliers d’enseignants du primaire et du secondaire, le brouillard n’a pas encore été dissipé autour d’un des questionnements les plus criants de cette fin d’été caniculaire : quelles règles les écoles vont-elles appliquer pour allier l’apprentissage en classe à la menace du variant Delta ? L’incapacité de répondre à l’essentiel traduit-elle une guerre larvée entre la Santé publique et l’Éducation, incapables d’allier leurs prérogatives respectives ? Elle laisse à tout le moins un contingent de parents et d’élèves sur le carreau, ce qui en soi révulse et choque.

Depuis le début de la gestion de la pandémie, toutes les actions choisies par le gouvernement ont eu comme objet la protection de la population, mais de manière plus pragmatique, celle du réseau de la santé. Pour éviter de faire craquer ce réseau surchargé, les experts ont produit des calculs très précis de capacité des lits à ne pas dépasser dans les unités régulières et aux soins intensifs, le tout intimement lié à la disponibilité des ressources humaines. Alors que la 4e vague n’est plus seulement une vague menace théorique, puisque les cas au Québec ne cessent d’augmenter, la capacité du réseau de la santé à juguler la crise demeure notre étalon de mesure pour guider les actions gouvernementales. C’est normal.

Mais à côté, un autre réseau crucial semble largué par le gouvernement de François Legault, même si le premier ministre accorde dans ses priorités une importance sincère à l’éducation. Depuis plus de 18 mois, les écoles ont fait les frais d’une série d’hésitations ou d’absences de décisions, de confusion et d’incohérences. Personne n’osait espérer une partition parfaitement orchestrée, mais le chaos qu’a subi le personnel des écoles dépassait largement le caractère imprévisible du coronavirus et de ses effets. L’improvisation et l’indifférence ont été servies en plats principaux. Parents, enfants, enseignants et personnel scolaire n’avaient pas à subir autant.

On peut donc aisément comprendre pourquoi, à l’aube de cette deuxième rentrée scolaire pandémique et face au silence radio des autorités compétentes, des directions régionales de santé publique et certains centres de services scolaires ont décidé de concocter leurs propres mesures sanitaires, espérant qu’elles s’accorderaient aux mesures phares attendues de la part du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge.

Comme le rapportait Le Devoir cette fin de semaine, ces centres de services militent pour le port du masque en classe et le retour des bulles-classes. Le ministre de l’Éducation avait annoncé il y a une dizaine de jours la fin des « bulles » et le congé de masque en classe, celui-ci étant exigé dans les aires communes et dans les autobus. La montée en puissance des cas de COVID-19 alliée au fait que les enfants du primaire ne sont pas vaccinés — et que ceux du secondaire ne le soient pas encore assez — milite pour le retour de ces mesures. Nous y souscrivons.

Plusieurs décisions attendent le ministre Roberge, qui semble avoir à composer avec les diktats de la Santé publique, un défi en soi. Il devra disposer d’une question délicate : les enseignants devraient-ils être soumis, comme le personnel de la santé, à l’obligation d’être vaccinés pour se présenter en classe ? Là comme en santé, le poids de la pénurie de personnel pèsera de tout son poids dans la prise de décision, mais il pourrait être sage d’envisager, comme le Nouveau-Brunswick qui vient de le faire ou encore l’Ontario la semaine dernière, d’adoucir cette directive par l’obligation pour les non-vaccinés de se soumettre à la valse effrénée des tests de dépistage et de porter un masque en tout temps.

Le ministre doit en outre préciser tant de choses : les critères d’exemption pour le personnel enseignant malade, le modus operandi à mettre en œuvre par les écoles et/ou les classes en cas d’enfant infecté, le questionnement entourant la ventilation dans les classes, la liste des activités parascolaires sportives à « haut risque » attendue, les occasions pour lesquelles le téléenseignement sera dispensé à un enfant exclu de son groupe.

Les Québécois ne s’illusionnent plus : ils ont compris comment lire les avancées du variant Delta et la nature des dernières infections, et savent que le coronavirus est là pour de bon. Nous saurons bâtir dans les mois et années à venir notre tolérance à cette cohabitation imposée : comment composer, par exemple, avec le risque d’infection qui repose sur les enfants tout en se rassurant par leur faible propension statistique à développer une forme grave de la maladie.

Avant d’atteindre cette résilience collective, il nous tarde de savoir comment le réseau de l’éducation vivra sa nouvelle rentrée en dents de scie. Le chaos redouté pourrait trouver un certain allègement s’il est bien encadré. Il revient au premier ministre François Legault d’exiger lui aussi des réponses pour une base électorale importante, celle des parents, et d’étendre sa force au-delà des frontières des circonscriptions. Ils sont en droit de savoir maintenant ce qui attend leurs enfants.

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