«Pandélection» en cours

Envers et contre les envies des Canadiens encore lovés dans les douceurs de l’été, le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, a confirmé dimanche que le 20 septembre 2021 sera jour de scrutin d’un océan à l’autre. En lançant une campagne éclair de 36 jours, il fait le pari risqué de basculer d’une minorité à une majorité en misant sur le rôle protecteur de son gouvernement dans la gestion de la pandémie.

Ce pari est fragile, la joute politique étant l’addition de variables imprévisibles, quoi qu’en pensent les stratèges des partis. L’argument sur lequel le premier ministre sortant assoit la nécessité d’une élection est tout aussi friable, pour ne pas dire faux : il n’est pas vrai que le Parlement a été dysfonctionnel au cours des derniers mois, ainsi qu’il le plaide pour justifier son besoin d’ajouter 15 sièges à sa députation et atteindre la majorité parlementaire. En vérité, rarement aura-t-on vu une telle collaboration entre les partis, l’opposition ayant plus souvent qu’à son tour appuyé les décisions du gouvernement pour aider à la gestion sanitaire et économique de la crise. Interpellé dimanche par les journalistes sur sa décision de lancer le pays en élections à l’aube d’une quatrième vague, M. Trudeau n’a convaincu personne en affirmant qu’il importait de faire une pause maintenant pour choisir le gouvernement qui donnera la direction de la fin de la pandémie. Au déficit colossal creusé par la crise sanitaire s’ajouteront donc des dépenses électorales d’au moins 500 millions, notons-le.

Le moment et la durée choisis pour la tenue de cette campagne témoignent en outre de l’espoir des libéraux de faire vite : profiter d’une embellie estivale où les électeurs ne sont pas encore pleinement attentifs (on les comprend !) aux actualités politiques ; profiter d’un prélude à la quatrième vague où les enjeux complexes de retour à la normalité tout en affrontant le variant Delta ne sont pas encore criants, ce qu’ils deviendront sous peu avec la rentrée scolaire, l’imposition du passeport vaccinal et le retour en présence dans les milieux de travail ; profiter d’un moment où un déficit de 354 milliards de dollars n’est pas encore un objet de honte ou de crise, ce qui risque de survenir au cours des deux prochaines années, la date butoir pour un mandat de quatre ans.

Les actualités de la fin de semaine ont bien montré que d’autres priorités se pointent sur l’échiquier mondial, qu’on pense seulement à ce énième tremblement de terre en Haïti, qui compte à nouveau ses morts peu après l’assassinat de son président Jovenel Moïse, ou encore à la montée en force désastreuse des talibans en Afghanistan — le Canada a fermé temporairement son ambassade à Kaboul dimanche, rapatriant ses ressortissants. Mais le sort en est jeté : le processus électoral est lancé avec l’énorme responsabilité du devoir civique. À cet égard M. Trudeau a raison : le choix appartient désormais aux électeurs.


 
 

Quelles sont les forces en présence ? Un dernier sondage Léger donne une avance de 5 % aux libéraux (35 %) au Canada par rapport aux conservateurs (30 %), alors qu’en 2019 les deux partis démarraient à égalité. Le NPD (19 %) est bon troisième, et son espoir de vague orange est mince. En effet les pertes de 2019 sont immenses à rattraper et la popularité du Bloc au Québec vient faire paravent aux ambitions de Jagmeet Singh. Au Québec, les libéraux dominent (41 %) suivis par le Bloc québécois (29 %), devançant les conservateurs (15 %) et le NPD (8 %). Ces configurations sont nuancées par un contingent substantiel de 53 % de répondants qui affirment être susceptibles de changer de décision en cours de campagne.

Les chefs ont des défis personnels et politiques à relever. Justin Trudeau a peut-être réussi à faire oublier les ratés de départ dans la gestion de la pandémie (lenteur de réaction dans la fermeture des frontières et démarrage chaotique de la campagne de vaccination), car sa note globale demeure positive, mais il reste un premier ministre aux velléités environnementales assombries par son entêtement à soutenir le développement des énergies fossiles. L’affaire SNC-Lavalin avait terni sa campagne 2019, et cette fois, ce sont les péripéties d’UNIS, au bout desquelles le ministre Bill Morneau a offert sa démission, qui restent dans la mémoire collective. Sans compter ce chapitre sombre de découvertes de restes humains aux abords des pensionnats pour Autochtones, dont la responsabilité dans la réaction lui incombe à titre de premier dirigeant du Canada. Surtout, il doit répondre d’une cadence effrénée de dépenses jugées nécessaires en temps de pandémie mais dont le poids pèsera très lourd sur l’économie du futur. Pense-t-il à cela lorsqu’il invoque la nécessité pour les Canadiens de choisir le gouvernement qui assurera la fin de course pandémique ?

Sitôt arrivé, le chef conservateur Erin O’Toole a été court-circuité par la COVID-19 et n’a pas réussi à se faire connaître, ce qui constitue un drame avec une campagne d’une trentaine de jours. Aux commandes du NPD, Jagmeet Singh cherchera à transformer son capital de sympathie en votes sonnants et trébuchants. Yves-François Blanchet est un chef solide qui a réussi le pari de ramener le vote des Québécois dans l’arène en 2019, et dont le défi est de maintenir sinon rehausser la mise. Sa défense vigoureuse des enjeux du Québec au cours des deux dernières années, qui a mené entre autres la Chambre des communes à reconnaître la décision du gouvernement de François Legault de modifier la Constitution de 1867 pour y inscrire le Québec comme « nation » et lui associer le français comme langue commune (projet de loi 96), est indéniable.

Annamie Paul, chez les verts, souffre des déchirements internes de son parti, ce qui détourne des enjeux pourtant essentiels qu’elle défend, à une époque où les verts, philosophiquement du moins, devraient gagner considérablement plus de votes qu’ils n’en détiennent élection après élection. Quant au chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, notons pour l’anecdote qu’il sera intéressant de voir comment il composera au Québec avec l’entrée en vigueur du passeport vaccinal, le 1er septembre prochain, alors qu’il demeure le seul chef à ne pas être vacciné.


 
 

Pendant que les experts se déchirent sur « la question de l’urne », qui ne s’impose pas cette fois-ci avec évidence, osons affirmer qu’en marge d’un rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) dévastateur tout juste publié, l’environnement devrait être l’enjeu phare de cette campagne et se hisser loin devant l’économie ou la gestion de la pandémie. Les nations qui ont mis en œuvre les politiques les plus audacieuses et radicales en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre étaient et sont dirigées par des gouvernements progressistes qui ont compris que l’heure n’est plus à la réflexion, mais à l’action urgente et immédiate.

Les scientifiques ajoutent désormais à l’énoncé de leurs sombres prévisions le spectacle inquiétant qui se joue sous nos yeux, chez nous. Au Canada, les feux font toujours rage et on peine à comprendre comment on peut allier de manière cohérente une stratégie de réduction des gaz à effet de serre avec une politique de développement énergétique en surchauffe, ce que le gouvernement de Justin Trudeau défend et qui constitue sans doute l’une des plus grandes tares de son règne. Voyons comment, dans cette « pandélection » qu’on nous impose, mais avec laquelle il faut que l’on compose, en citoyens responsables, les partis défendront leur volonté d’agir de manière urgente pour contribuer à la survie de la planète.



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