Voir au-delà des quartiers chauds

En réaction à la flambée de violence au sein des gangs de rue, les autorités ont annoncé la création d’une équipe mixte formée de policiers de la Sûreté du Québec (SQ) et du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Son mandat sera de lutter contre le trafic d’armes à feu et les crimes qui y sont associés.

Les rixes armées prennent une allure inquiétante dans la région de Montréal. Le 2 août dernier, une fusillade a fait trois morts et deux blessés dans Rivière-des-Prairies. Depuis le début de l’année, sept des seize homicides commis sur le territoire montréalais sont imputables aux conflits entre groupes criminels.

Même si Montréal demeure l’une des métropoles les plus sécuritaires en Amérique du Nord, les incidents impliquant des armes à feu se multiplient depuis deux ans. Ces conflits armés, pour la plupart reliés à des gangs de rue rivaux, troublent la sécurité et la quiétude des citoyens des quartiers visés, principalement Rivière-des-Prairies, Saint-Michel, Montréal-Nord et le Sud-Ouest.

Dans ces quartiers chauds où se concentrent des problèmes de pauvreté, d’exclusion sociale, d’accessibilité à des services publics de qualité et à des logements décents, les citoyens sont traités comme des Montréalais de seconde classe depuis des décennies. Il ne faut pas s’étonner que la hausse de la violence armée frappe ces quartiers où des gangs peu structurés se disputent des parcelles de territoire. À chaque coup de feu, c’est la négligence systémique de ces milieux de vie qui détonne dans nos oreilles sourdes, secouant top mollement notre conscience collective.

Nous pourrions théoriser longuement sur les racines du mal, et c’est un problème auquel devra s’attaquer sérieusement le prochain maire (ou mairesse) de Montréal et les paliers de gouvernements supérieurs si nous voulons préserver les traits distinctifs de cette métropole d’exception où il fait bon vivre. Nous ne pouvons tolérer que les enfants courent en toute liberté dans les quartiers les plus favorisés de Montréal, alors que des parents terrorisés demandent aux leurs de rentrer à l’heure du souper à Rivière-des-Prairies. Nous ne pouvons accepter que la culture américaine de l’arme à feu s’impose au Québec.

Le directeur du SPVM, Sylvain Caron, s’inquiète de la « banalisation de l’usage des armes sur la place publique ». Dans les six premiers mois de 2021, le SPVM a recensé 209 crimes contre la personne impliquant des armes à feu, dont 21 tentatives de meurtre. À titre de référence, Montréal a enregistré 251 infractions relatives aux armes à feu dans toute l’année 2020, et 344 en 2019. Remettons toutefois les choses en perspectives : les infractions relatives aux armes à feu connaissent des hauts des bas. Ainsi, il y en avait plus de 500 en 2016 et 2017.

L’équipe actuelle du SPVM consacrée à la lutte contre le trafic d’armes compte seulement 23 ressources y étant dédiées, sur une cible de 40. Cela semble peu étant donné la gravité de la situation. C’est pourquoi la Fraternité des policiers et policières de Montréal a salué la création de la nouvelle équipe mixte, tout en déplorant le manque de policiers au sein du SPVM. « Des effectifs insuffisants mènent à un sentiment d’impunité, déplore le président du syndicat, Yves Francœur. La perception par les criminels qu’ils seront arrêtés représente la meilleure dissuasion. Cette dissuasion passe par l’augmentation de la patrouille et de la visibilité. »

Prudence avant de cautionner l’idée d’une présence policière accrue sur le terrain. Elle ne mènera pas nécessairement à une meilleure réactivité pour endiguer le trafic d’armes illégales, et elle pourrait accroître le risque déjà bien réel de surveillance indue des jeunes issus des quartiers chauds pour simple délit de faciès. Le profilage racial est l’une des principales raisons ayant mené à la perte de confiance du public à l’égard de la police et au démantèlement de l’escouade Éclipse, jadis chargée de lutter contre les gangs de rue.

Entre 2017 et 2020, l’effectif réel du SPVM est passé de 4591 à 4507 policiers, en baisse de 1,8 %. Le budget du SPVM s’élève à 679 millions en 2021, en hausse de 20 % par rapport à 2017. Avec 212 policiers par 100 000 habitants, Montréal dépasse largement la moyenne nationale (183 policiers par 100 000 habitants). D’une année à l’autre, la métropole échange avec Victoria, en Colombie-Britannique, le titre de la ville la plus policée au pays. Il faut chercher ailleurs que dans la hausse des effectifs les solutions au problème actuel, en redirigeant des ressources existantes et en exigeant davantage des policiers pour qu’ils bâtissent des liens avec les communautés en proie à la violence. Et surtout, il faut donner la chance à la nouvelle unité, qui sera permanente, de faire ses preuves.

Les forces de l’ordre doivent s’attaquer à l’approvisionnement et à la distribution des armes à feu. Un tel chantier exige des efforts de prévention en amont auprès des jeunes susceptibles de régler leurs différends par la gâchette, en mettant à contribution l’expertise des travailleurs sociaux et des organismes communautaires. Il faut aussi voir plus loin que dans les quartiers chauds.

Des discussions sont en cours pour intégrer la Gendarmerie royale du Canada (GRC) à la nouvelle équipe intégrée. L’implication de la police fédérale est une condition essentielle au succès. Le trafic d’armes à la frontière constitue en quelque sorte la mère de tous les problèmes de violence observés non seulement à Montréal, mais aussi à Toronto depuis quelques années déjà.


Une version précédente de ce texte indiquant qu'entre 2017 et 2020, l'effectif du SPVM a augmenté de 26% a été corrigée.

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