​Élections fédérales: entre opportunisme et inutilité

Dans ce qui peut être qualifié de tournée préélectorale, Justin Trudeau et certains de ses ministres ont multiplié les annonces alléchantes dans des circonscriptions ciblées, notamment à Québec et à Trois-Rivières avec un projet de train à grande fréquence, en Gaspésie avec une aide fédérale à un fabricant de pales d’éoliennes et à Montréal avec un investissement de 440 millions de dollars en recherche-développement dans l’industrie aéronautique, auquel s’ajoutent environ 250 millions de la part de Québec. C’est majeur.

La semaine précédente, Justin Trudeau était aux côtés du premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan, pour annoncer la participation d’Ottawa à un populaire programme de garderies à 10 $. Il s’est aussi déplacé à Sault-Sainte-Marie, en Ontario, en vue de la modernisation de l’aciérie Algoma Steel, qui passera du charbon à l’électricité pour redorer son blason environnemental. Et ses ministres ont multiplié les annonces d’intérêt local.

Il faut dire que la besace du gouvernement Trudeau est bien remplie. Les 16 derniers mois de pandémie n’ont guère été propices aux annonces gouvernementales en dehors des multiples points de presse sur les mesures liées à la COVID-19. Confinés à divers degrés, empêtrés dans les mesures sanitaires, les citoyens avaient d’autres soucis. Et il y a des limites aux conférences de presse sur Zoom.

D’une façon générale, les sondages au fil des ans montrent que la saison estivale est favorable au gouvernement en place : plus détendus, les électeurs sont habituellement moins critiques. Des opérations de vaccination qui se déroulent rondement, particulièrement au Québec, et le déconfinement qui se déploie graduellement créent un contexte qui gonfle l’optimisme des libéraux.

Le premier ministre estime qu’il serait possible pour lui de former un gouvernement majoritaire. Mais en dehors du fait que les libéraux veulent obtenir cette majorité, tenir des élections est-il dans l’intérêt de la population ? On peut en douter.

En premier lieu, il est faux de soutenir que le gouvernement Trudeau n’a pu agir et que les tactiques de l’opposition l’ont paralysé, comme le leader du gouvernement en Chambre, Pablo Rodriguez, l’a déclaré à la fin de la session parlementaire.

Pour un gouvernement minoritaire, il est dans une position idéale puisqu’il ne dépend pas d’un seul parti ; il a le choix entre le Bloc ou le NPD pour faire avancer ses projets de loi. Quant aux tactiques dilatoires employées par l’opposition officielle, elles auraient été utilisées par les conservateurs même si le gouvernement avait été majoritaire.

Le gouvernement Trudeau a pu faire adopter par la Chambre des communes tous les projets de loi auxquels il tenait, notamment le projet de loi C-12 sur les cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre, le projet de loi C-15 concernant la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et le projet de loi C-30 sur les mesures du budget. Même le projet de loi C-10, qui soumet les GAFA à la Loi sur la radiodiffusion et les télécommunications canadiennes, fut adopté en dépit de la farouche opposition des conservateurs, même s’il n’a pu franchir l’étape du Sénat. Bref, le gouvernement Trudeau a fonctionné sans trop de heurts dans un esprit de collaboration, avec l’appui du Bloc, du NPD ou des deux à la fois.

Il faut rappeler qu’en 2015, Justin Trudeau, la main sur le cœur, s’était engagé à instaurer un mode de scrutin proportionnel mixte. On voulait réduire le biais de notre système uninominal à un tour qui permet à un parti, même avec un pourcentage de votes bien en deçà de 50 %, d’obtenir une majorité de députés, ce qui confère au premier ministre 100 % du pouvoir.

C’est justement ce que cherche à réaliser le chef libéral : exploiter à son avantage les distorsions du système, distorsions exacerbées par la présence de quatre partis concurrentiels.

Si l’on se fie aux récents sondages, le gouvernement Trudeau pourrait obtenir essentiellement les mêmes résultats qu’en 2019. Le dernier sondage Léger donne aux libéraux 35 % des suffrages, les conservateurs en recueillent 28,5 % et les néo-démocrates, 19,6 %. Au Québec, les libéraux et les bloquistes sont au coude-à-coude, ce qui donne un avantage aux troupes d’Yves-François Blanchet, qui comptent sur une meilleure répartition de leur électorat.

Rien n’est gagné : ou bien les libéraux obtiennent leur majorité avec un faible pourcentage des votes, confirmant les failles du mode de scrutin, ou bien les élections auront été inutiles puisqu’on reviendrait à la case départ.

Le système actuel récompense l’opportunisme partisan. S’il gagne son pari, Justin Trudeau fera l’éloquente démonstration des vices de représentation démocratique de notre mode de scrutin.

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