Pour qui travaille Santé Canada?

Le chat est sorti du sac. C’est la multinationale Bayer qui a demandé à l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA), une entité relevant de Santé Canada, d’assouplir les normes touchant les résidus de glyphosate, un pesticide systémique servant à la culture intensive d’organismes génétiquement modifiés (OGM).

Or le glyphosate, qui est le composant principal du produit commercialisé sous la marque Roundup par Monsanto, filiale de Bayer, a trouvé un autre usage, celui d’assurer le mûrissement et le séchage uniformes des grains et des légumineuses lorsqu’on l’applique une semaine avant la récolte. Évidemment, cette pratique laisse des résidus de glyphosate sur l’aliment.

En décembre dernier, Radio-Canada nous apprenait que la Financière agricole, qui gère l’assurance récolte, remboursait exceptionnellement le coût du glyphosate utilisé à cette fin, mais le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, a mis le holà à cette pratique.

Bayer, qui entend exploiter ce débouché pour son produit vedette, a demandé à l’ARLA de réviser à la hausse les limites maximales de résidus de glyphosate de façon à les faire concorder avec un assouplissement dont on discute actuellement. C’est la Commission du Codex Alimentarius (Codex), créée par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui est chargée d’établir ces limites à l’échelle internationale, des normes qui ne sont cependant pas contraignantes. Le Canada, les États-Unis et l’Europe appliquent des normes plus sévères que celles envisagées par l’organisme.

Dans une réponse envoyée au Devoir, l’équipe des communications de Bayer au Canada fait valoir que la révision à la hausse des résidus permettra de « faciliter le commerce international ».

Bayer donne l’exemple d’une cargaison de lentilles en provenance du Canada qui serait bloquée dans un port étranger parce que le pays auquel la denrée est destinée n’accepte que des produits respectant les limites inscrites dans le Codex. Le raisonnement est bancal puisque la norme n’est pas un niveau de contamination à atteindre, mais une limite à ne pas dépasser. Ce sont les produits étrangers dont les limites maximales de résidus excéderaient les normes canadiennes plus strictes qui pourraient se voir bloqués à notre frontière.

Quiconque peut demander que Santé Canada révise ses normes en matière de pesticides. Et le nom du demandeur est gardé secret pour une raison qui nous échappe. Une consultation s’ensuit sans qu’on sache quels intérêts les modifications serviront.

Dans le cas de la présente demande, c’est Bayer qui a choisi de sortir de l’anonymat que lui garantissait l’ARLA. Sa demande a pris le monde agricole par surprise au Québec et ailleurs au Canada. Ces dernières années, la tendance est plutôt au resserrement de la réglementation touchant les pesticides et à la réduction de leur utilisation.

Le produit est suspect depuis qu’une agence onusienne, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), a déclaré en 2015 que le glyphosate est un cancérigène probable et possiblement aussi un génotoxique.

Les agences gouvernementales s’appuient sur les données des recherches de l’industrie pour juger de l’innocuité des pesticides. Dans le cas du glyphosate, ces études sont incomplètes : elles ne portent pas sur les interactions du cocktail de molécules contenues dans le Roundup, ni sur les effets à long terme de son usage intensif sur la santé des sols et la vie aquatique.

Des traces de glyphosate se retrouvent presque partout : il est présent dans 90 % des aliments testés par le gouvernement américain. Aux États-Unis, la Californie a placé le produit sur sa liste des substances cancérigènes, et quelque 150 municipalités l’interdisent ou en restreignent grandement l’usage. Au Québec, Montréal s’apprête à le bannir.

De son côté, au diapason de Monsanto, Santé Canada répète, dans un bel exemple de traduidu, comme aurait dit Gaston Miron, que « les produits contenant du glyphosate ne présentent pas de risques inacceptables pour la santé humaine ou l’environnement ». En clair et en français, le glyphosate présente donc « des risques acceptables ». D’où la question : des risques acceptables pour qui et en vertu de quel critère ?

D’une façon générale, les agriculteurs québécois s’accommodent bien des normes actuelles. Leur édulcoration est même contraire à leurs intérêts. Elle va aussi dans le sens contraire de la tendance actuelle et de la volonté du monde agricole et de la population de réduire considérablement l’usage des pesticides.

Santé Canada et l’ARLA doivent nous dire pour qui elles travaillent. Leur mandat n’est pas de favoriser, à l’échelle mondiale, les intérêts commerciaux d’un fabricant de pesticides, aussi puissant soit-il.

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