Abandon de GNL Québec: les limites du populisme

Adieu veau, vache, cochon, couvée.

Avant même l’évaluation environnementale, François Legault avait exprimé un fort parti pris pour le projet Énergie Saguenay de GNL Québec qui, avec 9 milliards à la clé — 14 milliards en incluant le gazoduc —, aurait constitué le plus important investissement privé de l’histoire du Québec. Et le ministre des Ressources naturelles, Jonatan Julien, rivalisait d’enthousiasme avec le premier ministre, donnant l’impression que les étapes que le projet devait franchir n’étaient que simples formalités.

Dès le départ, les groupes écologistes sont montés aux barricades, tandis que les milieux d’affaires, mus par un réflexe pavlovien, salivaient à la vue des retombées économiques. Certains analystes ont toutefois mis en doute la viabilité économique de ce monument gazier et le désistement de grands investisseurs et de financiers a apporté de l’eau à leur moulin.

Rendu public en mars, le rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur le projet avait été dévastateur. Alimentée par du gaz albertain extrait pour l’essentiel par fracturation, un procédé associé à des fuites de méthane, l’usine aurait non seulement alourdi considérablement le bilan carbone du Canada et du Québec mais, selon toute vraisemblance, elle n’aurait pas réduit les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle planétaire, malgré les prétentions de GNL Québec. Quelques minimes changements aux hypothèses du promoteur et c’en était fini du bilan positif qu’il avait échafaudé.

Plus important encore, cet approvisionnement, censé durer de 25 à 50 ans, aurait « verrouillé » les choix énergétiques des pays clients en Europe et en Asie. Autrement dit, alors qu’on vise la carboneutralité pour 2050, GNL Québec aurait pu fournir du combustible fossile pendant une vingtaine d’années après cette échéance. Et c’est sans parler de l’échéance plus rapprochée de 2030 et des objectifs de l’Accord de Paris.

Le projet a profondément divisé la population du Saguenay. Même si les 6000 emplois que les promoteurs faisaient miroiter durant la construction du complexe étaient éphémères, les 200 emplois directs et permanents représentaient, à l’échelle de la ville, l’équivalent de plus de 2000 jobs à Montréal.

Cela s’est vu dans le cas de projet Rabaska, ce projet de terminal méthanier à Lévis : les promoteurs n’ont pas hésité à consacrer des millions pour lancer une campagne de séduction auprès des autorités politiques et des citoyens, exacerbant forcément les divisions. Au Saguenay et au Lac-Saint-Jean, le clivage entre les partisans de GNL Québec et ses détracteurs — souvent de l’extérieur de la région, de Montréal, pointe-t-on — est particulièrement sévère. Il y a des gens qui ne s’adressent plus la parole dans les familles et les milieux de travail.

Le gouvernement Legault se targue d’être au diapason de la population et de se soucier de la volonté populaire : son usage boulimique des sondages en témoigne. C’est aussi un gouvernement « obsédé », pour reprendre les mots de François Legault, par le développement économique et l’enrichissement des Québécois ; sa décision d’enterrer le mégaprojet n’allait pas de soi.

Lors de l’annonce de cet abandon à Saguenay, le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, a signalé que seuls des critères environnementaux avaient été pris en compte : le projet aurait nui à la transition énergétique et risquait d’échouer à diminuer les émissions de GES à l’échelle mondiale. Mais il y a tout lieu de croire que la fragilité du plan d’affaires, les grands investisseurs étant de plus en plus réticents à financer le développement à long terme des hydrocarbures, a pesé lourd dans la balance.

Ce dénouement montre que le BAPE est une institution québécoise utile et précieuse. S’appuyant sur les constats des commissaires, le ministère a aussi joué son rôle en produisant une analyse environnementale objective du projet.

Cela montre aussi que le gouvernement Legault, que l’on dit populiste, est capable de changer son fusil d’épaule et de prendre des décisions qui s’appuient sur les faits et la science. Certes, il en a déçu plusieurs : on ne peut contenter tout le monde et son père. Il doit maintenant s’atteler à faire éclore des projets porteurs pour la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. C’est du domaine du possible.

Pour affronter les défis climatiques — et la lutte ne fait que commencer —, le populisme est vain : tout le monde veut aller au ciel et personne ne veut mourir. Une démocratie forte ne peut se passer d’un gouvernement responsable, dans tous les sens du mot, qui, avec honnêteté et un certain courage politique, n’élude pas le nécessaire.

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