En finir avec l’embargo contre Cuba

Piégés par un embargo américain anachronique. Piégés par le castrisme, même sans les Castro. Que les Cubains laissent éclater au grand jour leur colère est rarissime, tenus qu’ils sont depuis toujours de la contenir face à un régime qui, assiégé depuis 60 ans par les États-Unis, ne tolère pas la moindre critique. Aussi les manifestations antigouvernementales (« À bas la dictature ! ») qui se sont déroulées par dizaines dimanche dans plusieurs villes du pays sont-elles tout à fait significatives. On n’en avait pas vu d’aussi amples depuis le Maleconazo, ce soulèvement populaire anticastriste d’août 1994 qui avait eu lieu dans la foulée de l’effondrement de l’URSS et qui s’était transformé en impressionnante vague d’émigration cubaine par la mer.

Manifestations spontanées, mais pas que. Entendu que la « mafia cubano-américaine », comme la désigne La Havane, n’est sûrement pas étrangère à ce mouvement d’exaspération. Ces manifs n’en constituent pas moins la pointe de l’iceberg d’un ras-le-bol collectif contre les pénuries alimentaires et l’impéritie de l’État cubain.

Cuba traverse sa pire crise économique en 30 ans. Une crise exacerbée par la pandémie de coronavirus, qui fait tourner à vide la vache à lait qu’est l’industrie touristique. La chute du PIB est de l’ordre de 10 %. Après la normalisation (2014-2016) à laquelle Barack Obama avait eu le courage de procéder, Donald Trump a rétabli l’embargo avec une ardeur belliqueuse redoublée, suivant la vieille politique obtuse et sottement « anticommuniste » d’asphyxie économique pratiquée par les États-Unis.

Assommé par la crise et en mal de devises, le gouvernement du nouveau président Miguel Díaz-Canel a ensuite mis fin le 1er janvier dernier au système bancal « des deux monnaies » qui perdurait depuis 1994, réintroduisant le dollar américain. Non sans graves effets inflationnistes. Les autorités ont bien multiplié par cinq le salaire minimum et les retraites, ces mesures sont loin de compenser l’augmentation décrétée par l’État des tarifs du gaz, de l’eau, des transports, de l’électricité et de denrées de base comme le pain. D’où la colère qui n’a fait que grandir.

Une quarantaine de manifestations ont été recensées dimanche par le site de journalisme de données Inventario. La plupart ont été diffusées en direct sur les réseaux sociaux qui sont devenus depuis 2018, avec la libéralisation de l’accès à l’Internet mobile, un facteur capital de mobilisation sociale. Díaz-Canel, qui a succédé en février dernier à Raúl Castro à la tête du Parti communiste de Cuba, veut ignorer la nature du malaise en le réduisant à quelques « révolutionnaires égarés ». Mais le régime ne pourra pas éternellement s’en tenir à ses réflexes de répression et de crispation idéologique. Signe d’un Maleconazo bis, la Garde côtière américaine a intercepté plus de 500 Cubains en mer depuis octobre dernier, en comparaison de 49 pendant toute l’année fiscale précédente.

   

Il n’y a pas de meilleur antidote à l’impasse dans laquelle se trouve Cuba que la levée de l’embargo, nonobstant tous les effets secondaires que cela supposerait aux plans social, économique et politique. Sous Fidel, la dictature cubaine s’est bien servie de cet embargo comme ciment de solidarité antiaméricaine. Mais ce ciment suffit de moins en moins à faire tenir l’édifice. S’il va de soi que les sanctions américaines font gravement souffrir le peuple cubain, il reste que ce dernier n’est plus dupe des responsabilités et de l’échec de ses dirigeants. Les défaillances du modèle cubain — sa lourdeur et sa corruption — font débat au sein même de l’État cubain.

Que Joe Biden, lui, choisisse l’évitement sur la question cubaine, tout à son affrontement exclusif en politique étrangère avec la Chine, est irresponsable sur le plan humanitaire. Il choisit l’évitement face aux Cubains comme il le choisit face aux Palestiniens. Il s’était pourtant engagé en campagne présidentielle à prendre le relais de Barack Obama et à œuvrer à la « renormalisation » des relations américano-cubaines. Qu’attend-il pour autoriser à nouveau, au moins, les vols vers Cuba ainsi que les transferts de fonds (les remesas) de la diaspora ?

Rien n’a encore été fait, et c’est dire, encore une fois, que l’avenir de l’île est exagérément tributaire de considérations de politique intérieure américaine — lire du poids électoralement démesuré de la faction militante et anticastriste de la communauté cubaine dans l’État clé de la Floride — alors qu’une majorité d’Américains se dit pourtant favorable à la normalisation.

Trump a remporté la Floride l’année dernière avec l’appui des électeurs d’origine cubaine et vénézuélienne, ce qui n’a pourtant pas empêché Biden d’arracher la présidentielle. Voici que ce dernier craint maintenant pour la fragile majorité démocrate au Congrès aux élections de mi-mandat de l’année prochaine. Si vaillant en d’autres domaines, son gouvernement se montre bien timoré sur la question cubaine.

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