«Fora» Bolsonaro!

« Bolsonaro dehors ! » Troisième manifestation nationale en moins de deux mois au Brésil : plusieurs dizaines de milliers de personnes ont défilé samedi 3 juillet dans les rues des grandes villes du pays contre le président Jair Bolsonaro et sa gestion criminelle de la pandémie de coronavirus (530 000 décès déclarés à ce jour). Il ne faut pas s’y tromper : le politicien d’extrême droite a encore de beaux jours devant lui, ne serait-ce qu’à tirer profit du désordre démocratique qui ronge le pays.

Élu en 2018 sur la promesse de lutter contre la corruption et l’insécurité, Bolsonaro voit néanmoins les tuiles s’accumuler, qui écornent l’image de ce faux « antisystème » et vrai trumpiste : création il y a deux mois par le Sénat d’une commission qui se penche critiquement sur la gestion gouvernementale de la crise sanitaire, dépôt fin juin d’une « super demande de destitution » à la Chambre des députés et puis, nouvellement, ouverture d’une enquête préliminaire sur la base de soupçons voulant qu’il ait manqué à ses devoirs en omettant de signaler une tentative de corruption dans l’achat de vaccins. Le voici donc qui est donné perdant dans les sondages de la prochaine et lointaine présidentielle de 2022. Et qui affirme maintenant par avance, comme l’autre, que si l’ancien président Lula remporte la présidentielle, ce sera « par la fraude… Parce que par les votes, il ne gagnera pas ».


 
 

Le mal que Bolsonaro a fait et est en train de faire au Brésil est immense. Pour avoir longtemps réduit le virus à une simple grippe, ce président coronanégationniste aura laissé la crise sanitaire prendre des proportions que le pays peine aujourd’hui à contenir. Il s’est employé de manière vulgairement intéressée à mettre des bâtons dans les roues des États fédérés qui voulaient imposer des mesures sanitaires aussi élémentaires que le port du masque. Son gouvernement a été montré du doigt pour avoir mené des négociations maladroites d’achat de vaccins Pfizer et Sinovac qui ont retardé l’organisation de la campagne de vaccination.

Le mal est grand sur le plan économique pour le Brésil en ce que ce président applique par ailleurs une politique ultralibérale de privatisations tous azimuts pour renflouer les coffres de l’État, en lieu et place d’une stratégie de développement à long terme. Le mal est grand sur le plan environnemental, puisque la déforestation de l’Amazonie s’est nettement accélérée sous sa présidence, non sans, d’autre part, avoir des impacts dévastateurs sur les peuples autochtones. Un saccage écologique que le Canada, soit dit en passant, pourrait se donner la peine de punir en suspendant sur-le-champ ses pourparlers de libre-échange avec Brasília.

Si Bolsonaro est aujourd’hui fragilisé, il n’est pas pour autant sans alliés au pouvoir, comme les militaires et les évangéliques. Ou comme Arthur Lira (Parti des progressistes, centre droit) qui, à titre de président de la Chambre des députés, a le pouvoir de refuser d’entendre les demandes de destitution. Que, du reste, Bolsonaro soit destitué et il serait remplacé par son vice-président, le général Hamilton Mourao, avec spectre de dictature militaire.

Pour l’heure, le président en exercice fait face à une gauche désunie qu’il reste à Luiz Inácio Lula da Silva à coaliser d’ici la présidentielle pour pouvoir l’emporter. Dans le climat politique hyperdivisé qu’est celui du Brésil, Bolsonaro ne voit pas nécessairement d’un mauvais œil que Lula, en porte-drapeau d’une gauche qu’il ne se privera pas de diaboliser, soit redevenu éligible à la présidence après l’annulation de l’ensemble des condamnations pour corruption dont il avait écopé sur la base de l’enquête Lava Jato, aux conclusions arrangées. La division fait en sorte que Lula sera utile à Bolsonaro, et inversement, ce qui n’augure rien de propice à l’apaisement de la vie politique brésilienne.

« Bolsonaro dehors ! » Il y va de l’avenir du Brésil. Il n’en demeure pas moins désolant que, pour arracher le pays à ce monstre, le Parti des travailleurs (PT) s’apprête de son côté à s’en remettre à son vieux chef historique. Âgé de 75 ans, Lula aura joué comme président (2003-2011) un rôle capital et progressiste dans la jeune histoire démocratique du Brésil. Mais son retour est aussi le signe que le PT n’a pas su se renouveler sur le plan des idées et du leadership depuis dix ans. Le Brésil d’aujourd’hui n’est pas le Brésil d’alors — socialement, politiquement, économiquement. Aux États-Unis, le Parti démocrate et cet autre patriarche qu’est Joe Biden ont tiré ou essaient de tirer des leçons de l’émergence de Donald Trump. L’émergence de Bolsonaro impose à Lula et au PT pareille nécessité.

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