Haïti, toujours plus loin dans la détresse

Les Haïtiens sont en état de choc, forcément. Mais nombreux dans la société haïtienne sont les esprits lucides qui n’auront pas été longtemps stupéfaits, tant l’assassinat du président Jovenel Moïse s’inscrit dans un climat de violence où les meurtres et les kidnappings crapuleux sont devenus monnaie courante. Un climat de violence que Moïse lui-même était accusé par l’opposition d’instrumentaliser.

L’histoire de Haïti est jonchée d’assassinats politiques. Jovenel Moïse, âgé de 53 ans, en devient le plus récent exemple et son assassinat, commis au milieu de la nuit à son domicile de Pétion-Ville, dans les hauteurs de Port-au-Prince, plonge un peu plus l’île dans la terreur et le chaos politique.

C’est un meurtre qui n’est pas près d’être élucidé. D’emblée, la thèse la plus plausible suppose l’implication des puissants gangs armés, devenus des États dans l’État, vu les relations malsaines et dangereuses qu’on accusait Moïse d’entretenir avec eux. Mais toutes les conjectures deviennent possibles, étant donné son impopularité dans la population et dans les cercles de l’opposition, qui le jugeait de plus en plus corrompu. Le premier ministre par intérim, Claude Joseph, a déclaré mercredi matin que la résidence de Moïse avait été attaquée par un commando d’« étrangers qui parlaient l’anglais et l’espagnol », avant de décréter quelques heures plus tard « l’état de siège » dans le pays. Des vidéos relayées par le Miami Herald montrent des assaillants armés se présentant ouvertement — et absurdement — comme des agents en mission de la Drug Enforcement Administration, l’agence américaine de lutte contre le trafic de drogue. L’attaque avait été bien préparée.

On rirait d’avoir entendu M. Joseph vouloir rassurer les Haïtiens mercredi en affirmant que « la situation sécuritaire est sous contrôle » si le contexte n’était aussi tragique. La situation sécuritaire en Haïti est pourtant tout sauf « sous contrôle  et ce, depuis des années. L’état de siège dans lequel se retrouve le pays est le résultat de l’absence d’État de droit.

Les gangs armés ont littéralement pris le contrôle de la capitale ces derniers mois, notamment isolée du sud de Haïti pour cause d’affrontements entre bandes rivales. Ce sont encore les affrontements entre gangs qui ont chassé du quartier très pauvre de Martissant des milliers d’habitants. Fin juin, quinze personnes sont tuées dans une fusillade en plein Port-au-Prince, après ô combien d’autres morts sous le feu des bandits et des forces de l’ordre. Après le rapt en avril de dix personnes, parmi lesquelles sept religieux catholiques, l’archevêque de Port-au-Prince s’était indigné de l’ampleur que prenait la violence des bandes armées, dénonçant « les complaisances et les complicités, d’où qu’elles viennent » et critiquant « les autorités publiques qui ne font rien pour résoudre cette crise ». Rien n’y fait, la terreur continue de régner en roi et maître. En toute impunité.

Cet assassinat ajoute ensuite à la confusion politique et institutionnelle, comme si elle n’était pas déjà assez grande. Mal élu en 2017, Jovenel Moïse était un homme de plus en plus contesté par la rue depuis son arrivée au pouvoir, un homme en panne de légitimité, accusé de dérive dictatoriale. Il gouvernait par seuls décrets depuis plus d’un an, faute de Parlement élu. De l’Église au Conseil supérieur du pouvoir judiciaire en passant par les leaders de la société civile, à peu près tout le monde, sauf lui, jugeait son mandat présidentiel terminé depuis le 7 février dernier. Mais il s’accrochait au pouvoir, avec le soutien de la communauté internationale, faisant la sourde oreille à l’ample mouvement populaire qui a pris forme depuis deux ans pour dénoncer la corruption et la paupérisation et réclamer son départ. À la faveur d’une soi-disant tentative de coup d’État, en février, les autorités ont accru leur répression des voix de l’opposition.

Il n’y a pas de panacée à cette descente aux enfers. La démocratie haïtienne était déjà très fragile, cet assassinat — qui est une attaque contre la fonction présidentielle même, au-delà de la personne de M. Moïse — l’écorche un peu plus encore, avec risque d’anarchie à la clé. Ce meurtre appelle une prise de conscience et une responsabilisation de la classe politique. Il appelle la communauté internationale, dont le Canada, à tirer les leçons de ses complaisances. Il rend moins possible et pertinente que jamais l’organisation d’ici la fin de l’année des élections générales que voulait tenir M. Moïse. Il plaide pour la formation pour deux ans, comme le réclame à grands cris la société civile, d’un large gouvernement de transition avec pour mission principale de s’attaquer à l’impunité et à la pauvreté. À Justin Trudeau, qui promettait mercredi de « soutenir le peuple haïtien et [de] lui offrir toute l’aide dont il a besoin », de passer de la parole aux actes et de donner son appui à cette avenue de sortie de crise.

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