Un scandale qui appelle une enquête

Que faudra-t-il aux évêques québécois et au gouvernement du Québec pour décider de déclencher une enquête publique destinée à faire la lumière sur les faits, causes et conséquences du pire scandale d’abus sexuels d’enfants dans l’histoire du Québec ? Cette question lancinante, posée invariablement maintenant depuis plusieurs années, reste toujours sans issue et sans réponse, et ce, malgré un portrait dévastateur.

Un dernier décompte effectué par Le Devoir évalue à 10 000 — au moins — le nombre de victimes potentielles affirmant avoir subi les assauts sexuels de quelque 800 prêtres au Québec, depuis 1930. Ces victimes, qui prennent la parole après des décennies de silence dévastateur, auraient été agressées alors qu’elles étaient mineures. La vulnérabilité des victimes et la position d’autorité qu’exerçaient sur elles ces membres du clergé dans les écoles et les pensionnats au moment des faits ajoutent une couche d’horreur à une histoire impossible à encaisser sans faillir.

Un récit qui n’a rien de propre au Québec, qu’on le répète. Depuis le début des années 2000, plusieurs pays du monde entier ont déterré tour à tour ces récits d’abus qui mettent toujours en scène des religieux trop souvent impénitents et des victimes accablées par la douleur et la honte, enfermées dans le silence depuis des décennies. Parmi toutes ces nations accablées par des révélations chocs, le Québec ne joue pas un rôle avant-gardiste et exemplaire, car aucune enquête publique marquée du sceau de l’indépendance n’a été lancée officiellement pour faire la lumière sur l’ampleur de ce scandale. C’est une honte qui s’ajoute au chapitre des horreurs.

Le courage de l’examen complet, au nom d’une forme de justice réparatrice pour les victimes alléguées, qui le démontrera ? Dans certains pays, ce sont les conférences d’évêques qui ont lancé la démarche, un geste qui a eu l’heur d’ennoblir des paroles de repentance autrement restées de véritables coquilles vides. À quoi bon la litanie d’excuses si elle n’est pas suivie de gestes réparateurs authentiques ? Partout où un réel examen a été entrepris sous la forme d’une commission d’enquête indépendante, les trouvailles n’ont jamais épargné les congrégations religieuses, qui portent un double fardeau : celui d’avoir abrité en leur sein des ecclésiastiques coupables de sévices sexuels mais aussi d’avoir, la plupart du temps, camouflé l’indicible à l’aide de systèmes de codification ou d’annotation destinés à protéger les fautifs. Même si elles se défendent d’avoir agi en toute légalité, on peut en plus remettre en question la moralité des congrégations qui se sont mises à abriter une portion de leur fortune dans des fonds intouchables juste avant d’avoir à indemniser des victimes, comme Le Devoir le relate aujourd’hui. Si au secret et au camouflage s’ajoutent des entourloupettes financières, comment croire aux excuses ?

En France, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) a été créée fin 2018 par les évêques de France pour faire la lumière sur le passé. Elle doit recenser les faits, tenter de les comprendre et voir en quoi les mécanismes de protection des époques différentes n’ont pas joué leur rôle auprès des enfants. Ses recommandations sont attendues cet automne. Des résultats partiels déjà diffusés font état d’un potentiel de 10 000 victimes, de 6500 appels reçus en deux ans de travaux, dont 3000 victimes. Le président de la CIASE, Jean-Marc Sauvé, a évoqué un véritable « mémorial de la douleur » en parlant des confidences reçues par une majorité d’hommes devenus vieux, mais agressés dans la tendresse de l’enfance.

Cette commission, présidée par une éminence reconnue en France, est composée de membres venus de tous les horizons, et agit en toute indépendance par rapport à son mandataire, l’Église. Hormis les témoignages livrés par les victimes alléguées, la commission a eu accès aux archives religieuses, judiciaires, en plus de travailler avec des experts à façonner un portrait sociologique de ce pan d’histoire. Partout où des examens indépendants ont été entrepris grâce à la parole des victimes, un recensement des faits a été fait dans le but d’accompagner et d’indemniser les victimes, une sanction des agresseurs et autorités responsables a été enclenchée et la prévention a constitué l’axe d’intervention tourné vers l’avenir. En quoi le Québec pourrait-il se soustraire à cette démarche ?

Interrogé à ce sujet par Le Devoir, on affirme au cabinet du ministre Simon Jolin-Barrette préférer s’en remettre aux autorités religieuses pour mener ces exercices de vérification. C’est l’avenue qu’a choisie, par exemple, l’archidiocèse de Montréal en confiant cette analyse à un ancien juge, une piste qui a été éprouvée ailleurs avec succès, il est vrai.

Mais ces initiatives morcelées nous dispensent du portrait complet et de la reconnaissance des gestes de pédocriminalité commis un peu partout au Québec, ce qui pourrait constituer le début d’une forme de guérison pour toutes ces âmes et ces corps meurtris. Seule une commission d’enquête publique permettra de prendre la réelle mesure du drame pour enclencher un vrai processus de réparation.



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