La vieille fausse bonne idée

Comme la manchette du Devoir le précisait lundi dernier, Québec est sur le point d’adopter un règlement forçant les distributeurs de carburants à faire passer de 5 % à 15 % d’ici 2030 la proportion d’éthanol contenue dans l’essence, et de 5 % à 10 % dans le diesel.

L’objectif en lui-même est louable, puisqu’il s’agit de réduire les gaz à effet de serre (GES), l’éthanol étant moins polluant que le pétrole, lorsqu’il est utilisé comme carburant. Selon le ministre des Ressources naturelles, Jonatan Julien, passer de 5 % à 15 % permettrait d’émettre deux millions de tonnes de GES de moins dans l’atmosphère, soit l’équivalent du retrait de 500 000 voitures de la route d’ici 2030.

L’éthanol entre dans la catégorie des biocarburants puisqu’il est produit par fermentation de végétaux. Il contient plus d’oxygène que les carburants d’origine fossile et libère donc moins de gaz carbonique en brûlant.

On classe les biocarburants de type éthanol en deux catégories : ceux dits de première génération, produits en faisant fermenter des végétaux (maïs, betterave à sucre, etc.) cultivés dans l’intention d’être utilisés comme carburant, et ceux de deuxième génération, dits cellulosiques, provenant de la récupération de résidus forestiers, agricoles ou domestiques. Il va sans dire que ces derniers sont les plus intéressants, puisqu’on fait d’une pierre deux coups en récupérant des déchets pour en faire de l’énergie au lieu de les enfouir. Mais ils sont aussi beaucoup plus coûteux à produire, parce qu’ils exigent des technologies plus complexes et que leur disponibilité est moins constante.

Et c’est ici que les problèmes commencent. Selon plusieurs études effectuées au fil des années, le sujet étant dans l’actualité depuis plus de trente ans, les différentes étapes de fabrication de l’éthanol à partir de la culture de végétaux exigent elles-mêmes plus d’énergie fossile qu’elles ne permettent d’en économiser : tracteurs et camions de transport, équipements et processus de transformation, recours massif aux engrais chimiques et aux pesticides conçus à partir de dérivés du pétrole.

  

Comme le rapportait le collègue Alexis Riopel plus tôt cette semaine, il faudrait consacrer l’équivalent de la totalité des terres agricoles actuellement réservées à la culture du maïs pour hausser à 15 % la présence d’éthanol dans l’essence et le diesel vendus au Québec. Or, la production de maïs pose déjà un énorme problème pour nos cours d’eau à cause de l’utilisation intensive d’engrais et de pesticides.

À moins de déboiser autant de surface supplémentaire ou de remplacer des productions agricoles existantes par du maïs-grain, on n’y arrivera pas. Et c’est tant mieux. Doubler la superficie de terres consacrée au maïs dans le but de produire de l’éthanol n’a pas de sens, même si l’idée séduit toujours autant les syndicats de producteurs agricoles.

À l’heure actuelle, le Québec ne possède qu’une seule usine commerciale de production d’éthanol, si on exclut les usines de récupération de résidus forestiers et les projets de récupération de déchets domestiques, dont l’existence et les coûts élevés se justifient pour d’autres motifs que la production d’énergie.

Le plus ironique, c’est que le gouvernement du Québec lui-même avait abandonné l’idée d’investir davantage dans la filière éthanol en 2007 à cause des conséquences sur l’environnement. Or, voilà qu’on y revient sous prétexte de lutter contre le réchauffement, une cause importante qui mérite pourtant mieux. Et faute de pouvoir suffire à la demande dans un premier temps, il faudra importer l’éthanol des États-Unis, comme c’est le cas déjà, voire du maïs si on subventionne la construction de nouvelles usines.

Aux États-Unis, le puissant lobby céréalier milite activement en faveur du remplacement des énergies fossiles par des énergies dites renouvelables, dont l’éthanol est le meilleur exemple. Là comme ici, la production de maïs et d’autres céréales à d’autres fins que de nourrir les bêtes et les humains pose problème.

Si le Québec et le Canada sont sérieux dans la lutte qu’ils mènent contre le réchauffement climatique, tous deux ont raison d’investir dans les technologies de production d’énergies renouvelables. Transformer les résidus forestiers, agricoles et domestiques en gaz ou en alcool fait partie de ces projets d’avant-garde à encourager, mais de façon tout à fait marginale, avouons-le. Pour l’essentiel, c’est du côté de la réduction nette de consommation de carburants et de leur remplacement par l’électricité produite avec l’eau, le vent et le soleil que les efforts doivent porter. Certainement pas du côté d’une agriculture destinée au transport alors que la planète a tant besoin de ses forêts et d’une agriculture essentiellement consacrée à nourrir ses habitants.

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