Méprisant amalgame

L’heure n’aurait dû être qu’à la dénonciation, à la peine et au recueillement à la suite de l’acte immonde commis par un jeune Ontarien qui a foncé avec sa camionnette sur une famille musulmane à London, tuant quatre personnes et blessant grièvement le seul survivant, un enfant de neuf ans qui, on ne peut en douter, gardera toute sa vie des séquelles de l’horrible événement. Or on a eu droit à un absurde amalgame entre la loi 21 sur la laïcité, le masque sanitaire, les signes religieux et ce crime odieux que Justin Trudeau a qualifié de terroriste.

Au cours d’un point de presse mardi, le premier ministre s’est fait presser de questions par des journalistes torontois, des questions particulièrement chargées. Pour contrer les crimes haineux, le gouvernement Trudeau ne devrait-il pas « parler plus fortement contre la loi 21 ? » lui a-t-on lancé. On lui a aussi demandé s’il était d’accord « avec les experts et les militants de la communauté qui disent que la loi 21 encourage la haine et la discrimination ». Le premier ministre a eu le bon réflexe de répondre non à cette question. C’est peut-être le cas en Ontario, mais les experts de ce côté-ci de l’Outaouais ne sont pas unanimes en matière de laïcité, ni les Québécois issus de pays marqués par l’islam, d’ailleurs.

Mais Justin Trudeau a réussi à trébucher en affirmant que le port du masque sanitaire avait pu changer la perception des Québécois sur le port des signes religieux et sur la loi 21.

C’est pour le moins saugrenu comme idée. Il existe un fort consensus au Québec pour que les enseignantes, par exemple, ne se présentent pas dans une classe d’une école publique en portant un niqab ou une burqa et pour que, plus largement, les employés de l’État offrent les services publics à visage découvert. C’était même la position de Philippe Couillard, dont l’inclination communautariste était connue et qui estimait que l’intégrisme religieux était un choix personnel. Il faudrait rappeler à Justin Trudeau qu’avant la loi 21, la loi 62, adoptée sous le gouvernement Couillard, comportait cette obligation du visage découvert pour les employés de l’État. Se présenter à visage découvert est une « coutume sociale » que les Québécois, à raison, ne voulaient pas abandonner, reconnaissait le premier ministre libéral. Penser autrement défie le sens commun.

Quelle relation y a-t-il entre une abomination commise par un jeune Canadien islamophobe dans le sud de l’Ontario et le Québec ? Strictement aucune. Le Canada et le Québec ne partagent même pas la même approche quant au vivre ensemble et à la diversité. Face à un défi démographique et linguistique, le Québec mise sur la laïcité, l’interculturalisme et une meilleure intégration des nouveaux arrivants. Aux problèmes issus de la diversité, le Canada répond par encore plus de diversité, avec des seuils d’immigration records, et table sur le multiculturalisme — le Canada est le seul pays à avoir inscrit ce concept dans sa constitution — et le communautarisme, fait de tous ces individus de religions et d’origines diverses regroupés dans leur propre communauté. C’est une véritable expérimentation multiculturaliste menant à la création d’un État postnational, l’utopie libérale, dans le sens propre du terme, défendue par le père de Justin Trudeau.

Certes, cet acte horrible montre que la société canadienne n’est pas exempte d’islamophobie. Mais il ne signifie pas que les Ontariens sont foncièrement islamophobes, tout comme l’attentat commis par Alexandre Bissonnette à la mosquée de Québec en 2017 ne trahissait pas que pareille tare était répandue chez les Québécois.

À l’instar de représentants de musulmans canadiens, Justin Trudeau a signalé que, dans la dernière année, on avait assisté au Canada à « une montée très forte d’intolérance, de racisme, de discrimination ». Si on se fie aux données de Statistique Canada, le nombre de crimes haineux déclarés par la police pour un motif religieux avait pourtant diminué entre 2017 et 2019, de 842 à 608. Plus de la moitié ont eu lieu en Ontario et, toutes proportions gardées, il s’est commis 30 % plus de crimes haineux en Ontario qu’au Québec.

Aussi, accuser le Québec de nourrir l’islamophobie en Ontario n’est pas seulement une ineptie, cela procède aussi de cette tendance du Canada anglais, au nom d’une supériorité morale qui apparaît bien illusoire si on s’en tient aux faits, de mépriser la nation québécoise en se vautrant impunément dans un lâche mais prévisible Quebec bashing. Que l’on soit d’accord ou non avec la Loi sur la laïcité, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une tentative légitime, approuvée démocratiquement, de contribuer à un vivre ensemble plus harmonieux. Si le Canada anglais, de son côté, connaît une poussée d’intolérance et d’islamophobie, c’est à lui d’apporter des correctifs à son modèle multiculturel caractérisé par son laisser-faire.

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