Un virage loin de faire l’unanimité

On le savait déjà : si les humains veulent limiter la hausse du réchauffement climatique de leur planète à 1,5 °C au lieu des catastrophiques 3 °C ou 4 °C prévisibles au rythme actuel des émissions de gaz à effet de serre, il faut agir rapidement, voire radicalement. Ce qui est nouveau, c’est que l’avertissement provient cette fois de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Depuis sa création en 1974, dans la foulée de la crise pétrolière, l’AIE n’a jamais eu la réputation de lutter contre le réchauffement climatique. Ses études servaient plutôt à analyser les tendances du marché des hydrocarbures pour assurer l’approvisionnement « sécuritaire » des pays consommateurs.

C’est pourquoi l’analyse publiée la semaine dernière appelant à renoncer purement et simplement à tout « nouveau » projet d’exploitation de pétrole, de gaz et de charbon partout dans le monde comme condition incontournable à l’atteinte de l’objectif « zéro émission nette » (ZEN) de GES en 2050 est si importante.

Rédigé pour ses membres en vue des prochaines négociations internationales (COP26) qui se tiendront l’automne prochain en Écosse, le rapport constate que, même si tous les engagements contenus dans l’Accord de Paris étaient tenus — ce qui est loin d’être le cas —, les émissions de GES observées en 2050 seraient encore de beaucoup supérieures à l’objectif de zéro émission nette (ZEN).


 
 

Selon le modèle élaboré par les experts de l’AIE, l’économie mondiale ZEN devra nécessairement produire et consommer 75 % moins de pétrole qu’aujourd’hui et 90 % moins de charbon malgré l’addition prévue de deux milliards d’êtres humains.

En revanche, il faudra deux fois plus d’électricité pour répondre à la demande mondiale, la presque totalité produite grâce au développement de technologies de pointe en matière d’énergies renouvelables, dont la part passerait de moins de 30 % aujourd’hui à 90 % du bilan global de 2050 : plus d’éolien et de solaire, mais aussi plus d’hydrogène, de nucléaire et de bioénergie. Ces deux dernières technologies étant loin de faire l’unanimité, car plus de nucléaire produit nécessairement plus de déchets nucléaires, et plus de bioénergie implique de consacrer plus de terres cultivables à des fins de production d’énergie. Des changements qui n’iront pas de soi.

Les auteurs du rapport ajoutent d’ailleurs clairement que l’atteinte des objectifs généraux dépend de plusieurs facteurs impossibles à prévoir, comme la capacité à faire croître de 60 % l’utilisation des bioénergies et le développement accéléré des techniques de captage et de stockage du carbone.

Or, sans cette technologie — aussi contestée — encore à ses balbutiements, il faudrait accroître les investissements dans l’éolien, le solaire et l’hydrogène d’une autre tranche de 15 000 milliards de dollars américains en sus des prévisions déjà spectaculaires incluses dans le modèle.

Puis il y a le comportement des populations et de leurs gouvernements, difficile à prévoir. Comment réagiront les particuliers et les entreprises à l’idée de limiter le nombre total annuel de voyages en avion d’ici 2050 à ce qu’il était mondialement avant la pandémie ? À l’augmentation suffisamment importante des taxes sur le carbone et des péages routiers pour forcer une diminution nette du nombre de véhicules en circulation ?

Quant aux gouvernements, plusieurs d’entre eux, dont le Japon, l’Australie, la Norvège et le Canada, ont déjà réagi négativement au rapport de l’AIE. Et même s’il y avait consensus, quelle serait la contribution des pays en développement par rapport aux pays riches qui ont le plus profité de l’ère pétrolière ? Autant de problèmes que les pays signataires de l’Accord de Paris sont loin d’avoir résolus malgré des années de négociations.


 
 

Quatrième pays producteur de pétrole dans le monde, le Canada a tenté jusqu’à ce jour de jouer les équilibristes en proposant de réduire ses émissions de GES sans pour autant ralentir l’exploitation d’hydrocarbures prévue pour croître de 30 % d’ici vingt ans, avec la bénédiction et le soutien financier d’Ottawa. C’est dire le chemin que nous avons à parcourir pour seulement nous rapprocher de la réduction des émissions de 40 % en neuf ans à laquelle le premier ministre Justin Trudeau vient tout juste de s’engager.

Adopté tel quel, le rapport de l’AIE exigerait des investissements de l’ordre de 5000 milliards de dollars américains par année dans le seul secteur de l’énergie, soit deux fois et demie plus que ce que la planète y consacre à l’heure actuelle.

En contrepartie, un tel effort collectif concentré sur les nouvelles technologies entraînerait vraisemblablement plus de croissance et d’emplois. Un modèle bien loin de la « décroissance » préconisée comme modèle de remplacement par une fraction non négligeable des environnementalistes, mais encore loin de rallier une majorité de citoyens et de gouvernements dans le monde.

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