Remettre le Québec à sa place

Inscrite dans le projet de loi 96, la modification unilatérale de la constitution interne du Québec, dans la partie V de la Loi constitutionnelle de 1867, a créé une onde de choc au Canada anglais. À moins que ce soit surtout la réaction du premier ministre, Justin Trudeau, qui, conforté par des avis juridiques du Bureau du Conseil privé, estime qu’il n’y a pas là de quoi fouetter un chat.

Il semble qu’au Canada anglais, on ne décolère pas. Que le Québec change unilatéralement un petit bout de la Constitution qui lui est propre, en vertu d’une disposition à l’usage des provinces, dans un petit carré de sable qui lui est réservé, est perçu par certains comme un acte de sédition.

Dans le National Post, le chroniqueur politique John Ivison n’ose imaginer la réaction qu’aurait eue le père de l’actuel premier ministre, Pierre Elliott Trudeau qui, rappelle-t-il, qualifiait les nationalistes québécois de « dégueulasse peuple de maîtres chanteurs », ce que nous serions toujours à son avis. Le problème avec ce rappel, outre le fait que tous les partis à l’Assemblée nationale se proclament nationalistes, c’est que le Québec ne demande strictement rien. Le gouvernement Legault ne fait que signaler un état de fait en reprenant le texte d’une motion unanime de la Chambre des Communes (Les Québécoises et les Québécois forment une nation). Quant au français, langue officielle, une loi, adoptée par le gouvernement Bourassa et qui n’a pas été invalidée par les tribunaux, l’a proclamé. Il y a près de 50 ans.

Au-delà de quelques prudentes ouvertures faites par la Cour suprême dans certains de ses jugements, bien des Canadiens anglais estiment que cette honnie société distincte est chose du passé. La question du Québec serait désormais réglée ; le Canada est maintenant refondé sur la base d’une vision trudeauiste, essentiellement un modèle libéral où n’existent que des individus protégés par une charte des droits, un modèle qui résiste aux soubresauts rétrogrades d’une « société ethnique », pour reprendre l’expression de Pierre Trudeau. Ce que trahissent ces réactions, c’est la suprématie morale dont se drape la majorité canadienne-anglaise qui se conçoit « comme l’avant-poste de la civilisation avancée », comme l’a formulé l’historien Éric Bédard.

Pierre Elliott Trudeau n’a pas inventé le Quebec bashing, cette hargne que l’on réserve à la nation québécoise surtout quand elle cherche à s’affirmer. Mais il en a été le plus féroce théoricien. Ce mépris pour les nationalistes québécois — quand il était premier ministre, tous ses homologues québécois y ont goûté — semble entré dans les mœurs canadiennes et inscrit dans son ordre politique.

La majorité canadienne veut bien oublier que cet idéal trudeauiste d’une société postnationale fut imposé, de façon illégitime, à une minorité nationale et coulé dans le béton d’une Constitution que tous les gouvernements québécois ont depuis refusé de signer. La nation québécoise n’a peut-être rien à attendre du Canada anglais, certainement pas une reconnaissance formelle, mais ce n’est pas une raison pour elle de se soumettre.

 

Une version précédente de ce texte, qui mentionnait « la modification unilatérale de la constitution interne du Québec de 1987 », a été corrigée.

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