De l’affirmation à la fierté

Le plus étonnant dans le projet de réforme de la loi 101 déposé par le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, c’est qu’il s’agit du chantier le plus ambitieux des 25 dernières années ! Le déclin du français, en particulier dans la région de Montréal, est d’abord le résultat de l’inaction des gouvernements successifs, libéraux et péquistes, qui étaient trop occupés à faire des calculs électoraux au lieu de s’occuper du français.

Le projet de loi 96 est tentaculaire en ce sens qu’il touche à tout, ou enfin presque : centralisation des efforts de francisation des immigrants, limitation des places dans le réseau collégial anglophone, fin du bilinguisme institutionnel dans la prestation de services de l’État, révision volontaire du bilinguisme dans les municipalités, assujettissement des entreprises de 25 employés et plus à la loi, retour de la prédominance du français dans l’affichage commercial, protection du droit des consommateurs d’être servis en français dans les commerces, création d’un ministère de la Langue française et d’un poste de commissaire à la langue française.

Cette approche globale a été saluée, car il n’existe pas de solution miracle pour protéger le français et assurer sa vitalité. Si d’aventure les propositions du ministre Jolin-Barrette ne donnent pas les résultats escomptés, il faudra se souvenir qu’une loi est toujours perfectible. Et surtout, qu’il ne faut pas attendre 25 ans pour agir si l’enjeu est aussi important qu’on le dit pour notre devenir collectif.

La mondialisation, l’aplatissement de la diversité d’expression culturelle à l’ère du numérique et les difficultés des gouvernements élus à comprendre et à agir sur les algorithmes qui ouvrent ou ferment le robinet des contenus selon une implacable logique commerciale nécessiteront une vigilance de tous les instants. L’Assemblée nationale devra entretenir ses réflexes de surveillance à l’échelle du Québec et faire pression sans relâche sur le fédéral pour qu’il encadre les GAFAM, car les travaux en ce sens battent de l’aile à Ottawa.

L’étude du projet en commission parlementaire permettra de s’assurer que les intentions législatives puissent produire les résultats escomptés, entre autres celui d’assurer un transfert linguistique vers le français de 90 % des allophones, alors qu’il est présentement de 53 %. Les organismes responsables seront-ils en mesure de faire preuve de discernement et d’éviter le zèle normatif et la bureaucratie galopante dans l’application des nouvelles mesures ? Ce sont les mêmes qui recalent un Français au test de français pour immigrer au Québec. Les mêmes qui permettent qu’un test fait par les Français et truffé de maniérismes parisiens soit conçu pour répondre aux exigences afin d’obtenir un certificat de sélection du Québec du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration. Inutile de chercher à comprendre la logique à l’œuvre quand la bureaucratie dérape.

Une réforme s’imposait. Le gouvernement Legault voit juste en visant aussi large. Certains, comme le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, auraient souhaité plus de mordant, notamment sur la question des cégeps. D’autres perçoivent le vaste consensus autour du projet de loi, sous réserve des inquiétudes modérées du monde des affaires, comme un aveu de faiblesse. Mais il faut se rappeler l’objectif. Il ne s’agit pas de bâtir un nouveau casier à homards et de polariser le débat autour du statut politique du Québec.

En affirmant de plein droit que le Québec peut modifier la Loi constitutionnelle de 1867 en ce qui touche à la constitution de la « province », en clamant que le Québec forme une nation dont la seule langue officielle est le français et en enrobant le tout dans la disposition de dérogation de la Constitution (plus pour le théâtre plus que pour le risque de contestation judiciaire), le gouvernement Legault pose un grand geste d’affirmation politique, comme l’écrivait notre collègue Robert Dutrisac.

Et maintenant, le plus dur reste à faire. Aussi vrai qu’une seule mesure ne suffira pas à assurer la protection du français, un bouquet de mesures, aussi enivrantes qu’elles soient, n’y parviendra pas plus si l’approche normative est notre seule planche de salut.

Les lois linguistiques n’ont pas d’effet sur le recul du français dans la recherche universitaire, pas seulement au Québec, mais à travers la francophonie. Elles n’empêchent pas les Québécois, en particulier les jeunes, de s’identifier à une culture traduite de l’américain, phénomène qui touche ceux dont le français est pourtant la langue maternelle de génération en génération. Elles ne feront rien contre le massacre du français enseigné à l’école.

Les efforts de francisation et de redressement qui s’imposent pour contenir l’anglicisation de Montréal ne devront pas être réduits à une expédition punitive contre les citoyens pris en défaut. Il faut faire mieux, collectivement, pour transmettre l’amour du français et de la culture unique qu’il a engendrée en sol québécois. C’est le meilleur gage du transfert linguistique. Faire rimer français avec fierté, tel est notre défi à tous. La réforme Jolin-Barrette constitue un premier pas dans cette direction, mais il ne faudrait pas confondre l’adoption du projet de loi avec la destination.

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5 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 15 mai 2021 03 h 44

    La fierté n’est rien sans la force

    «Il n’y a qu’un pouvoir, qui est militaire. Les autres pouvoirs font rire et laissent rire.» Alain, philosophe français.

    Facile de faire du français une langue respectée en Amérique. Le ministère de l’Éducation ordonne que désormais le Québec se charge de la formation et de l'entraînement militaire. Des Écoles seront mises sur pied pour former hommes de troupe, officiers, commandos, etc., le tout en collaboration avec les armées les plus réputées dans le monde y compris les Forces canadiennes. À l'occasion, des Forces spéciales Québécoises pourront donner un coup de main ailleurs dans le monde à la demande des Nations-unies. Au Québec, les cours de francisation seront désormais dispensés exclusivement par des réservistes des deux sexes, jeunes, athlétiques et bien entendu en uniforme militaire. Leur français parlé sera obligatoirement dominateur et guttural plutôt que doucereux et mièvre.

    La langue française reprendrait instantanément du poil de la bête. Tout le monde se demanderait pourquoi le Québec n’y a pas pensé plus tôt. Alors que le bras des Canadiens-français «savait porter l’épée», seule façon d'inspirer le respect, ce n'est plus le cas des Québécois. Ces derniers ont bien dégénéré depuis cette époque où les bons Frères des collèges voyaient eux-mêmes à la formation des réservistes. En plein Empire Britannique, certains collèges catholiques possédaient assez de fusils et de gens capables de s'en servir pour en finir avec n'importe quelle insurrection. Ces armes étaient alignées dans des armoires vitrées le long de corridors aux planchers de bois bien cirés. Tous pouvaient les admirer et en tirer de sages conclusions.

    D’accord sur le fond des choses avec Mao et Sun Tze, ce n'est pas sans raison que le bon chanoine Henri-Raymond Casgrain (1831-1904) a mis dans la bouche de son coureur de bois sa propre philosophie de vie: «Mon sceptre, c’est ma carabine.»

  • Jean Bertrand - Abonné 15 mai 2021 09 h 59

    Il faut lire Lisée monsieur le directeur.

    Au-delà du style de l'article de Lisée qui pourrait déranger quelques lecteurs, bien à tort, mentionnons les deux principales cibles citées par Lisée que le projet de loi et votre article ignorent: l'exigence de la connaissance du français chez les nouveaux arrivants, (pourquoi ne pas se comporter comme le Royaume-Uni qui exige la connaissance de l'anglais?); l'instruction pré-universitaire financée par l'État en français seulement (pouvez-vous nommer un seul pays ou nation qui finance cet enseignement dispensé dans une langue autre que la langue de la majorité?).

  • Jacques Houpert - Abonné 15 mai 2021 11 h 30

    Ma fierté est en berne !

    Un peu plus et le patron du Devoir proposerait la création d'un Ministère de la fierté Nationale !

    Que pense-t-il lui même de la question des CEGEP, de l'immigration, des villes bilingues, et d'un Gouvernement qui aujourd'hui re-proclame le français "langue commune" dans sa loi 96 et qui demain, au télépone, offrira à quiconque le choix du "Prees nine" qui re-proclame les vertus du bilinguisme ?

    S'abstenir même d'aborder aucune de ces questions est en soi une réponse.

    Ma fierté d'être abonné au Devoir est en berne, chaque fois que son directeur n'ose pas se mouiller.

  • Pierre Langlois - Inscrit 15 mai 2021 18 h 41

    Qui aime être réprimé ?

    Simple logique : si 53 % des immigrants adoptent le français comme langue d'usage, nous serons toujours majoritaires. Ainsi, si nous tombons en dessous de 50 %, ce sera parce que de nombreux francophones installés ici depuis longtemps auront choisi de vivre en anglais.

    Si nous arrivons à convaincre 80 % des immigrants et 100 % des francophones de vivre en français, le Québec sera francophone à 80 % comme entre 1900 et 2000.

    Les lois sont fondamentalement répressives. Le projet de loi 96 ne fait pas exception. Une action provoque toujours une réaction. C'est en appliquant cette loi qu'on verra si elle va trop loin. On verra, par exemple, si c'est une bonne idée de limiter l'accès au CEGEP anglais pour les francophones et les allophones. Il me semble que le problème n'est pas là. Le problème est de trouver le moyen de faire aimer le français aux francophones et aux allophones. Qu'ils l'aiment assez pour en faire leur langue d'usage partout, pas seulement au travail. La loi 101 n'y arrive pas. La loi 96 n'y arrivera pas non plus. Parce qu'elles sont répressives. Qui aime être réprimé ?

  • Michel Lebel - Abonné 15 mai 2021 20 h 51

    Ça ne fait pas sérieux.

    Il était inutile, superfétatoire, d'insérer une clause dérogatoire générale dans cette loi linguistique. Cette façon de faire témoigne du peu d'importance que le gouvernement Legault accorde aux droits et libertés de la personne. Comme État ou nation, cela ne fait pas très sérieux.Ça fait petit, bien provincial. Mais c'est peut-être là la réalité de ce gouvenement.

    M.L.