D’escalade en escalade

De part et d’autre de la « clôture de sécurité » israélienne, un état croissant et imparable de dysfonctionnement politique. En Israël ont été tenues quatre élections générales en deux ans sans qu’en sorte un gouvernement le moindrement durable. Un cinquième scrutin se profile à l’horizon. L’increvable premier ministre, Benjamin Nétanyahou, en procès pour corruption, s’accroche au pouvoir, lui pour qui il a été électoralement profitable, depuis 12 ans, de cultiver la peur de l’autre et la stricte logique de l’État sécuritaire, quitte à faire des Israéliens une société de plus en plus captive des desiderata des partis d’extrême droite.

Le lugubre spectacle son et lumière des roquettes du Hamas et des frappes aériennes israéliennes auquel le monde assiste depuis quelques jours ne lui est pas inutile.

Les avenues politiques ne sont pas moins bouchées de l’autre côté du mur qui enferme la Cisjordanie — elles le sont en fait depuis très longtemps. L’Autorité palestinienne (AP) emmenée par l’impopulaire président Mahmoud Abbas n’a plus qu’un filet de crédibilité auprès de la rue, si tant est qu’Israël ait jamais permis à l’AP de se constituer en véritable gouvernement. Avec le report sine die par Abbas, fin avril, des élections législatives et présidentielle dans les territoires occupés, qui n’en ont pas tenu depuis 15 ans, le très mince espoir de collaboration apaisée avec le mouvement islamiste du Hamas, qui a le contrôle exclusif et laborieux de Gaza, a à nouveau volé en éclats. Un report qui fait l’affaire d’Israël, comme le Hamas était favori aux élections, et qu’il a pour ainsi dire forcé en refusant que les électeurs palestiniens de Jérusalem-Est puissent participer au scrutin.

De Nétanyahou à Abbas, un vide de gouvernance devant lequel il n’y a plus que la colère et les armes. Vide abyssal de toute avenue de dialogue israélo-palestinien — ce qui n’est pas nouveau, au demeurant, tant il est vrai qu’Israël ne fait plus depuis longtemps que semblant de préconiser une solution à deux États. Grand vide de courage international aussi, ce qui est revenu à laisser Israël poursuivre, bout de terre par bout de terre, sa politique d’annexion unilatérale des territoires palestiniens.

Joe Biden n’affiche peut-être pas les positions aveuglément pro-israéliennes, ou plus précisément pro-« Bibi » de son grotesque prédécesseur, mais il n’en demeure pas moins qu’il reste bien coi face à cette appropriation rampante — le Canada aussi, d’ailleurs.

Évidemment que le Hamas n’allait pas se retenir d’attiser les troubles avec ses roquettes et qu’en conséquence, un engrenage d’affrontement militaire allait vite se mettre en place. Mais le fait est qu’il s’agit à la base d’un mouvement populaire provoqué par des tensions qui montaient depuis un mois, après qu’un tribunal eut autorisé, au profit de colons juifs, l’expulsion de six familles palestiniennes à Jérusalem-Est. Cas patent d’injustice où le droit est reconnu aux Juifs — mais non aux Palestiniens — de récupérer les terres ou les maisons qu’ils possédaient avant l’indépendance de 1948. Les raids des forces de l’ordre israéliennes menés en fin de semaine pour évacuer des milliers de Palestiniens en colère réunis sur l’esplanade des Mosquées et permettre aux Israéliens de célébrer le « jour de Jérusalem », commémorant la conquête et l’annexion de Jérusalem-Est en 1967, ont mis le feu aux poudres. Une série d’importantes dates symboliques empêchent le retour au calme : c’était mercredi la fête de l’Aïd-El-Fitr, la fin du ramadan. Samedi, ce sera le jour de la Nakba, commémorant l’exode palestinien de 1948.

D’escalade en escalade, celle-ci est la plus violente et la plus meurtrière en sept ans. Et le contexte rend particulièrement tragique la détresse de la rue palestinienne. Le sentiment — erroné — est aujourd’hui dominant en Israël que les Palestiniens se sont pour l’essentiel résignés à leur sort — pendant que la communauté internationale, s’accommode sans le dire du statu quo, à commencer par un gouvernement Biden tout au sauvetage de l’accord sur le nucléaire iranien. Sans oublier que la tragédie s’est aussi creusée pour les Palestiniens sur le plan régional : à normaliser en 2020 leurs relations avec Israël, les E.-A.-U., Bahreïn, le Soudan et le Maroc ont affiché une convergence nette de leurs intérêts économiques et anti-iraniens avec ceux du gouvernement Nétanyahou, au détriment de la cause palestinienne.

Ce que cet état des lieux met une fois de plus en exergue, c’est combien le processus d’Oslo lancé en 1993, présenté comme un pas salutaire vers la paix, mais en fait le résultat d’un rapport de force asymétrique, a tout droit conduit les Palestiniens dans un cul-de-sac. Jamais Israël n’a cessé de coloniser les territoires palestiniens. Jamais n’a-t-il été sérieusement question de donner aux Palestiniens un pays.

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9 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 13 mai 2021 04 h 16

    La lâcheté des grandes puissances dans cette tragédie est palpable.

    Je ne comprends pas comment les Israéliens qui ont subi la discrimination et les préjugés antisémites de la part des nazis peuvent infliger le même sort à leurs confrères palestiniens?
    Résoudre à la force de la part de Hamas n'est pas très sage parce que simplement la puissance militaire d'Israël est supérieure. Peut-être, il faudrait apporter ce conflit à la Cour Internationale de la Justice de La Haye pour crimes contre l'humanité.

    • Pierre Rousseau - Abonné 13 mai 2021 08 h 25

      Comme le mentionne le texte de M. Taillefer, l'asymétrie de ce conflit interethnique est patente alors qu'Israël est appuyé par les États-Unis et le reste du monde a virtuellement laissé tombé les Palestiniens. En cas d'une telle asymétrie, les Palestiniens n'ont aucun espoir de négocier une fin de crise, surtout que la partie la plus puissante ne veut rien entendre et jette souvent de l'huile sur le feu qui couve.

      En conséquence, il est tout à fait prévisible de voir le Hamas recourir à la violence pour répondre à cette impuissance de négocier avec Israël. C'est tellement prévisible qu'on peut facilement en conclure que le PM Nétanyahou croit qu'il peut tirer un bénéfice électoral en attisant cette violence et en prenant la protection du peuple israélien comme prétexte pour lui aussi recourir à la violence pour faire face aux attaques du Hamas.

      Enfin, il faut noter que ni Israël ni les États-Unis n'ont ratifié le traité de Rome sur la Cour pénale internationale et ces états ne reconnaissent pas sa juridiction sur leurs territoires. Ironie du sort, est membre « l'État palestinien », un état qui est plutôt virtuel mais qu'on peut espérer devenir bien réel lorsque ce conflit prendra fin.

    • Pierre Fortin - Abonné 13 mai 2021 12 h 56

      Madame Alexan, Monsieur Rousseau,

      Il ne faut pas désespérer du droit international même si les démarches de la Cour pénale internationale sont longues et ardues. Je vous suggère cet article d'Orient XXI du mois dernier sur les récentes décisions de la CPI.

      Je vous mets le texte liminaire de l'article :

      « Après avoir confirmé sa compétence le 5 février 2021, la CPI a annoncé le 3 mars l’ouverture d’une enquête formelle sur les crimes commis dans les territoires palestiniens. C’est une victoire pour le droit international, même si on est encore loin d’un procès. »

      https://orientxxi.info/magazine/la-decision-de-la-cour-penale-internationale-pour-les-crimes-commis-en,4558

  • Richard Lupien - Abonné 13 mai 2021 10 h 00

    Et après?

    Plusieurs après la fin de la seconde guerre mondiale, pour s'excuser, avaient à la bouche ces quelques mots:
    " on savait pas ". On savait pas que les camps d'extermination existaient.
    Maintenant, nous savons que l'apartheid existe bien et qu'il est pratiqué par l'état d'Israel. Et le gouvernement canadien se tait.
    Si des gens influents, on peut bien deviner qui ils sont, ont pu faire taire une professeure à l'université de Toronto parce que trop proche de la défense des droits humains pour le peuple palestinien ainsi que Le Devoir le rapporte ce matin, alors nous savons bien que les lobbyistes israéliens ne font pas longtemps les cent pas avant d'être reçus dans les officines du gouvernement.
    Monsieur Mulroney avait dénoncé courageusement et ouvertement l'apartheid en Afrique du Sud et avait créé un mouvement international qui a réussi à éliminer cette ségrégation immonde.
    Mais aujourd'hui le gouvernement canadien n'a aucun courage. Combien d'années lui faudra-t-il pour se rendre compte que de nombreuses résolutions de l'ONU sont bafouées par l'occupant de la Palestine.

  • Claude Gélinas - Abonné 13 mai 2021 10 h 04

    Les États-Unis ont du sens sur les mains !

    Complice et soutien indéfectible d'Israël par leur support financier et la vente d'armes les États-Unis contribuent à la violence qui perdure dans cette partie du monde. Si bien qu'encore aujourd'hui au Conseil de sécurité les États-Unis demeurent le seul membre à s'opposer à cette violence.

    Par son refus de respecter les résolutions de l'ONU dénonçant l'extension de colonies en terre palestienne, Israël est devenu au fil des années le pays délinquant par excellente qui devrait être poursuvi par le Tribunal pénal international.

    Poussé à l'extrémisme par un PM voyou qui utilise la force pour des fins électoralistes lui permettant de se surfer sur la vague de violence et se faire du capital politique.

    • Claude Gélinas - Abonné 13 mai 2021 10 h 57

      Le gouvernement américain appelle «toutes les parties à se désescalader», sans reconnaître que ce sont les fonds américains - 3,8 milliards de dollars par an - qui, en partie, rendent possible le bombardement de Gaza par Israël. C'est la routine américaine familière quand Israël entre en guerre. Menacer de couper cette aide et la rétablir aux conditions suivantes ; Fin de l'escalade, obligation de négocier et de respecter les résol;utions de l'ONU y compris la fin de l'extension des colonies.

      Les États-Unis ont la clé. Il s'agit désormais de démontrer de la détermination et une volonté politique et de ne pa céder aux puissants lobby juifs.

  • Pierre Fortin - Abonné 13 mai 2021 11 h 57

    Non, le processus d’Oslo n'a pas conduit les Palestiniens dans un cul-de-sac


    Si, comme vous le dites, le conflit israélo-palestinien résulte d'un « état croissant et imparable de dysfonctionnement politique », il n'en va pas de même sur tous les fronts. Après de longues procédures à la Cour pénale internationale (CPI), et même des menaces de Washington envers ses procureurs, la Palestine est formellement considérée comme un « État partie au Statut de Rome » et sa plainte déposée au Bureau du procureur en 2018 a finalement été jugée recevable.

    En février dernier, la Chambre préliminaire confirmait que la Cour a compétence sur tous les crimes commis sur l’ensemble du territoire palestinien occupé depuis juin 2014, y compris Jérusalem-Est, menant ainsi à une enquête formelle.

    Les juges se sont fondés sur des textes établissant en droit international le statut d’État de la Palestine avec ses frontières, en particulier la résolution 67/19 de l’Assemblée générale de l’ONU qui « réaffirme le droit du peuple palestinien à l’autodétermination et à l’indépendance dans un État de Palestine situé sur le territoire palestinien occupé depuis 1967 ». La Chambre considère de plus que les accords d’Oslo n’ont aucun effet sur la détermination de la juridiction territoriale de la Cour.

    Le conflit actuel est plus dangereux que ce qu'on a connu jusqu'ici étant donné l'armement accumulé par le Hamas, le Dôme de fer d'Israël se trouvant saturé lorsque le nombre de rockets est élevé. Le principal danger est toutefois que les jeunes Palestiniens ont repris le flambeau, en relève de leurs représentants rendus politiquement impuissants, et que les affrontements opposent directement des Palestiens et des Israéliens dans les villes, ce qui fait craindre un conflit civil autrement plus meurtrier comme ce lynchage d'un Arabe survenu hier près de Tel-Aviv.

    Les appels au calme et au cessez-le-feu ne suffiront pas sans qu'une voie de résolution véritable s'établisse. Il en va de la crédibilité de l'ONU qui ne peut supporter davantage d'humiliation.

    • Pierre Fortin - Abonné 13 mai 2021 13 h 42

      En ce qui concerne le Conseil de sécurité de l'ONU, la réunion spéciale prévue demain (14 mai) pour discuter des violences entre Israéliens et Palestiniens n'aura finalement pas lieu car les États-Unis s'y sont opposés.

      Comprenne qui pourra.

  • Michel Lebel - Abonné 13 mai 2021 14 h 10

    Il faut de grands dirigeants

    La solution au conflit israélo-palestinien ne pourra venir que ces deux parties, avec des dirigeants à la hauteur des défis à surmonter. De grands dirigeants, des hommes ou des femmes de réconciliation et de paix. Ils ne sont hélas pas présents de nos jours. Ils viendont à leur heure.

    M.L.