Des récits à glacer le sang

Pour décrire le fil de leur enquête sur la discrimination subie par des patients autochtones dans le système de santé québécois, les collègues Jessica Nadeau et Marie-Michèle Sioui ont utilisé une image criante de vérité et ô combien tragique : la vingtaine d’Autochtones qui ont confié au Devoir leurs troublants parcours dans les hôpitaux forme, écrivent-elles, « une toile de récits invisibles, qui ne laissent souvent aucune trace dans les instances officielles, mais qui les marquent pour toujours ».

Voilà qui résume en essence ce que le rapport de Jacques Viens, qui a présidé aux destinées de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics, avait déjà conclu et dénoncé : les Autochtones sont les victimes d’une discrimination systémique observée dans le réseau de la santé. Et si ces épisodes de racisme, de négligence et de traitement inadéquat sont autant de moments tragiques marquant le cours d’une vie pour les victimes — et l’interrompant même, comme dans le cas de l’Atikamewk Joyce Echaquan, décédée à l’hôpital de Joliette —, le système, lui, n’en garde pas la moindre trace.

Récits invisibles. Histoires de l’ombre. Peuple invisible. Dans son rapport, Jacques Viens écrit : « De mon point de vue, la faiblesse des données recueillies constitue en soi une information pertinente dans le cadre de notre enquête. » Pas d’informations, donc pas de problème et, conséquemment, pas d’action à entreprendre ? Cette logique est en train de changer.

Dans un travail d’enquête journalistique, les acteurs de premier plan sont bien sûr les sources, qui acceptent de se confier aux journalistes qui tentent de faire la lumière sur un pan d’ombre — ici, sur l’ombre s’ajoute une couche d’indifférence. Ces confidences récoltées au fil des semaines occupent ici une double fonction : elles permettent d’abord de raconter des histoires, celles d’Autochtones qui ont franchi le seuil d’un centre hospitalier pour en ressortir criblés d’insultes, ignorés, traités avec la violence des propos nourris par les préjugés. Et les « récits invisibles » permettent aussi de dévoiler ce pan de notre réalité qui n’est pas du tout documenté, comme le révèlent aujourd’hui nos deux reporters dans la seconde portion de leur enquête.

Une petite fille de cinq ans traitée trop longtemps pour des poux alors qu’elle souffrait d’impétigo reste marquée non seulement par le traitement qui l’a fait souffrir, mais par les insultes qu’aurait proférées le personnel soignant. Un homme aux prises avec des douleurs au dos renvoyé chez lui et affublé d’une étiquette d’« accroc » venu quémander sa dose d’antidouleurs, alors que dans une autre ville, où son frère l’emmène en désespoir de cause, on l’opère d’urgence pour « une hernie discale, une entorse lombaire et le nerf sciatique coincé ». Pour un autre patient, une demande d’endoscopie perdue, « car elle venait de Manawan », retarde un diagnostic de cancer du côlon dont le pronostic est fatal parce qu’il a été repéré trop tard.

Ces histoires d’horreur sont à glacer le sang, mais on aurait tort d’imaginer qu’elles sont inédites. Le rapport de Jacques Viens avait consacré tout un pan de son travail d’enquête à des parcours semblables. Chaque fois, la recette du drame contient les mêmes éléments : des préjugés racistes en guise d’accueil et pavant la voie à un traitement inapproprié ou même à l’indifférence ; des drames vécus en silence, sans recension aucune ou presque ; et en guise de conclusion logique et inéluctable, une perte de confiance totale de la part des malades autochtones, qui espèrent en silence ne plus avoir à remettre les pieds dans l’antre de la discrimination.

Dans une entrevue percutante accordée à notre équipe, le chirurgien général Stanley Vollant révèle qu’il s’est lui-même fait prendre au piège du racisme insidieux, même s’il est un Innu originaire de Pessamit. Il a eu l’étrange impression que le « système [était] en train de [le] transformer ». « J’avais l’impression de temps en temps d’être comme une pomme. On est rouges à l’extérieur, on est Autochtones, mais à l’intérieur on est blancs. Fallait que je me donne une claque dans la face et que je me dise : ben non, je suis un Innu, et c’est pas comme ça que ça se passe. »

Notre enquête permet de confirmer ce que plusieurs dénoncent, ce que d’autres soupçonnent et ce que d’autres évoquent pourtant encore du bout des lèvres : cette discrimination systémique est chronique. À quelques heures du début des audiences publiques visant à faire la lumière sur les circonstances du décès tragique de Joyce Echaquan, qui commencent jeudi au palais de justice de Trois-Rivières, le premier ministre François Legault affirme vouloir tout mettre en place pour que ce soit désormais « tolérance zéro ». Il dispose certes de nombre de rapports et de recommandations pour que l’action se déploie sur plusieurs fronts, dont le fait de documenter le problème en déployant les outils permettant de le faire. Les récits invisibles peu à peu se dévoilent. L’inaction est intolérable.

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34 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 12 mai 2021 06 h 32

    On a encore beaucoup de boulot

    «Le nationalisme québécois a toujours eu de la difficulté avec la question autochtone. Il y a un fond à cela. Un patriote est dur aux étrangers, disait Jean-Jacques Rousseau.» - Serge Bouchard, anthropologue
    Il rejetait le terme «racisme systémique» en général pour qualifier les québécois. Mais il est clair que certains québécois ne témoignent pas du même respect que Bouchard pour les autochtones.

    Il considérait le terme «racisme sytémique» comme un américanisme, tout comme l'insulte wok (sic!) répétée à tout venant (pour n'importe quoi!). Insulte qu'il aurait mérité, comme son ami Mark Fortier, pourfendeur du postmo B.-Côté.
    «À chaque génération, il y a du travail à faire, des problèmes pas réglés, les relations hommes-femmes, la question des genres, la question des stéréotypes, les inégalités sociales, la justice sociale. On a encore beaucoup de boulot, en fait.» Serge Bouchard, SRC, 27 déc. 2020

    • Louise Melançon - Abonnée 12 mai 2021 09 h 53

      Qu'il est parti trop tôt, notre anthropologue, qui aurait pu nous aider à prendre ce problème en mains! C'est insupportable de prendre conscience de cette réalité de la discrimination sur les autochtones au Québec!

  • Cyril Dionne - Abonné 12 mai 2021 07 h 10

    Les faits seulement SVP!

    Dire que les Autochtones sont les victimes d’une discrimination systémique est redondant. Ils vivent, à cause d’une loi infâme, la Loi sur les Indiens inscrite dans la « canadian » constitution, dans une ségrégation, un apartheid volontaire où on les retrouve dans des prisons à ciel ouvert. Voilà l’origine de toutes les discriminations systémiques. Est-ce qu’il faut un dessin avec cela?

    On parle de la faiblesse des données recueillies de groupes ethnoculturelles qui n’ont aucune tradition écrite et où l’information n’est pas emmagasinée pour être scrutée plus tard. Ils n’ont aucune archive sur quoi que ce soit à moins que ce soit des blancs dans une université quelconque qui en fasse le décompte. Évidemment que toute recherche commence par les données et c’est la qualité de celles-ci qui dictent la couleur et la pertinence de votre enquête. Dans toute enquête sérieuse, seulement les faits comptent; pas les ouï-dire.

    On nous donne des exemples que plusieurs blancs qui fréquentent les hôpitaux ont déjà vécus. En bref, monsieur et madame tout le monde. Mais pour que tout fasse partie de la narration victimaire, on en ajoute en autant en emporte le vent. Prendre une expression comme « ces histoires d’horreur sont à glacer le sang », on sait tout de suite que nous tombons dans une narrative semi-fictive pour accentuer la conclusion.

    Évidemment, on nous présente cela juste avant les audiences publiques visant à faire la lumière sur les circonstances du décès tragique de Joyce Echaquan. C’est comme si on voulait déjà évacuer beaucoup de faits qui iront à l’encontre de l’histoire victimaire qui nous a été contée. Cela me fait penser à l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Lorsqu’ils se sont aperçus que plus de 50% des victimes avaient disparues sur les réserves, ils ont changé leur fusil d’épaule et l’histoire du racisme est apparue. Les faits SVP, pas les revendications politiques à saveur « wokienne ».

    • noel doucet - Inscrit 12 mai 2021 09 h 33

      Vous avez raison. Les autochtones jouent à la victime et personne n'ose les dénoncer. Meilleure preuve: ils refusent d'abolir La Loi des Indiens, loi raciste s'il en est une et dont ils se plaignent depuis toujours.

    • Pierre Rousseau - Abonné 12 mai 2021 12 h 35

      Dans un régime colonialiste comme le nôtre vous êtes en bonne compagnie! La discrimination envers les peuples autochtone est bien prouvée et j'ai compté au moins 21 rapports d'enquête depuis 1978 sur cette situation. Je l'ai aussi vue de mes yeux vue pendant quelques décennies en milieu autochtone et j'ai même fait une thèse validée par les pairs à ce sujet.

      Mais quand on ne veut pas voir la réalité des choses, on s'accroche à des stéréotypes et des raccourcis comme le célèbre « les Autochtones ne veulent pas se débarrasser de la loi sur les Indiens », ce qui est archi-faux. Toutefois, ils ne sont pas prêts à laisser leur sort entre les mains des gouvernements coloniaux et les gens qui comme vous veulent continuer le processus assimilateur d'en faire des « Canadiens comme les autres ». L'ironie dans tout ça c'est que les réserves étaient censées être temporaires, jusqu'à ce que tous les « Indiens » se soient assimilés à la société dominante (anglo ou franco), autrement dit, selon la loi, qu'ils se soient « émancipés ». Malheureusement, pour le pouvoir colonial, les réserves ont plutôt servi à les isoler, leur donnant l'opportunité de conserver leur identité jusqu'à aujourd'hui. Si les réserves doivent être abolies, il faudra nécessairement le faire selon leurs termes, reconnaître leurs droits à l'autodétermination et à leurs territoires ancestraux, ce que beaucoup de soi-disant bien-pensants de la société dominante refusent carrément.

      Quant à l'horreur du sort des femmes et filles autochtones, tenter de ridiculiser cette tache qui retombe sur toute la société canadienne est pour le moins déplorable. Il faut croire que la vérité choque et que les faits ne font pas bon ménage avec la politique et le colonialisme.

    • Michaël Lessard - Abonné 12 mai 2021 18 h 28

      Merci Pierre Rousseau.

      Une amie, membre d'une Première Nation qui est très active sur des enjeux sociaux, craint que la «Loi sur les Indiens» soit remplacée par une acculturation, une assimilation... comme transformer leur communauté en municipalité ordinaire. Pour être plus clair, elle craint que leurs droits ancestraux ne soient plus reconnus clairement dans le droit si la Loi sur les Indiens est remplacée.

      Autrement, les Premières Nations dénoncent depuis longtemps cette loi pour de bonnes raisons, mais elle inclut aussi certains éléments protecteurs.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mai 2021 21 h 53

      Cher Michaël,

      S'ils veulent continuer de vivre dans des conditions qui font la promotion de la discrimination systémique, eh bien, bien bon leur fasse. Mais en même temps, ils ne peuvent pas s’en plaindre d’une situation qu’ils acceptent avec grand coeur. Si l’apartheid et la ségrégation volontaire font leur bonheur, eh bien, il ne reste plus grand-chose à dire.

      Enfin, si on a tellement peur de l'assimilation et de l'acculturation, c'est que tout reposait sur un château de sable au bord d'une plage.

      En passant, j’ai enseigné pendant plusieurs à des élèves autochtones des réserves. Et ce n’est pas le même discours que j’air reçu de leur part vis-à-vis les réserves.

  • Léonce Naud - Abonné 12 mai 2021 07 h 47

    «Les Français et nous sommes un seul et même sang…»

    En 1755, répondant aux Britanniques de New-York qui leur demandaient de rester neutres lors une prochaine guerre entre l’Angleterre et la France, les Iroquois de Kahnawake déclarèrent: «Les Français et nous sommes un seul et même sang et où ils mourront, nous mourrons aussi.» Tout comme Samuel de Champlain, ils étaient d’avis que Français et Sauvages ne formaient dans le fond qu’un seul et même peuple.

    Cela se passait avant que l’obsession racialiste ne fasse irruption au Québec en provenance du reste de l'Amérique du Nord, épidémie maléfique dont le juge Jacques Viens ainsi que Le Devoir s’avèrent des vecteurs d'une efficacité remarquable.

    • Louise Melançon - Abonnée 12 mai 2021 10 h 01

      Oui... et les Acadiens étaient ces Français qui furent déportés de leur Acadie parce qu'ils ne voulaient pas se ranger du côté de l'Angleterre, ce qui les aurait mis en conflit avec les autochtones, les Migmac, entre autres, avec lesquels ils vivaient en paix. Mes ancêtres ont été ainsi déportés...

    • Gilles Théberge - Abonné 12 mai 2021 13 h 06

      Et pourtant, il ne subsiste aucun de ces souvenirs dans l'esprit des Indiens Mic-Mac et Iroquois... Comment cela se fait-il ?

      Peut-être parce que nous avons adopté une position de vaincus...

  • Raynald Rouette - Abonné 12 mai 2021 07 h 56

    Le Devoir doit faire campagne contre Ottawa


    Pourquoi ne le fait-il pas?

    Il est impératif d'abolir la loi sur les indiens et les réserves.

    • Raynald Rouette - Abonné 12 mai 2021 12 h 00


      J'aimerais que Le Devoir, s'il veut faire encore plus œuvre utile, qu'il nous informes sur la position des amérindiens eux-mêmes en regard de l'abolition de la loi sur les indiens et des réserves.

      Là, se trouvent le cœur des maux avant les mots, pour toutes les nations autochtones du Canada et non seulement au Québec. Combien seraient en faveur et combien seraient contre et leurs raisons. Un beau reportage en perspective...

    • Raynald Rouette - Abonné 12 mai 2021 13 h 47


      La loi sur les indiens et les réserves sont les pricipaux facteurs de discrimination envers les autochtones.

      Temps et aussi longtemps que ces deux éléments seront dans le paysage canadien, il sera toujours possible de trouver malheureusement des cas comme ceux décrit dans Le Devoir.

  • Yvon Bureau - Abonné 12 mai 2021 08 h 21

    Oui pour des récits

    D'un côté, des récits à glacer le sang.
    D'un autre côte, des récits à réchauffer le sang.
    En attente.

    Merci au Le Devoir pou ces écrits, alimentant et enracinant notre meilleure humanité.

    • Yvon Bureau - Abonné 12 mai 2021 17 h 38

      J'hypothèse que la grande majorité des soins ont lieu fort correctement.

      Bien sûr qu'il y a place à l'amélioration.

      En attente de ces récits dans notre Le Devoir.

      Le Devoir doit retrouver sa sagesse journalistique. D'un côté, ....; d'un autre côté, ....