L’omerta protège les vrais coupables

Une aide de service employée par le CHSLD de Saint-Laurent, Marie-Anne Labelle, a été congédiée après avoir dénoncé publiquement les conditions de vie inhumaines que la direction du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal imposait à des résidents particulièrement vulnérables. Malgré les dires du ministre Christian Dubé, l’omerta persiste dans le réseau de la santé et protège des gestionnaires qui se distinguent par leur froide amoralité et leur manque de jugement.

Munie de photos et de vidéos prises en février, Marie-Anne Labelle a révélé au Devoir qu’on avait enfermé pendant plusieurs mois dans leur chambre des résidents de l’unité spécifique liée à des diagnostics de santé mentale du CHSLD de Saint-Laurent derrière des demi-portes. Elle avait également révélé qu’on les avait privés de douche pendant des semaines au printemps. Ces mesures avaient été instaurées en raison de la pandémie, l’établissement ayant connu des éclosions importantes. Mais ce que la lanceuse d’alerte trouvait odieux, c’est que ce régime digne d’un isolement carcéral fut maintenu bien au-delà des éclosions, jusqu’à la toute fin de février. Bien avant de livrer son témoignage au Devoir, Marie-Anne Labelle s’était adressée à la fin de l’été à ses supérieurs pour déplorer le traitement infligé à ces personnes démunies. En vain. Elle n’est pas la seule à avoir signalé la situation à l’administration : deux de ses collègues ou ex-collèges l’ont également fait et l’une d’entre elles a déposé une plainte au commissaire aux plaintes et à la qualité des services du CIUSSS.

Ce n’est qu’après que notre journaliste eut communiqué avec la direction de l’établissement pour obtenir une entrevue que les demi-portes, comme par enchantement, ont été déverrouillées et les résidents, libérés. Il ne faut pas se laisser berner par les affirmations cousues de fil blanc de la direction du CIUSSS ; c’est la divulgation publique de la lanceuse d’alerte qui l’a forcée à s’amender.

Un mois après la publication de notre enquête au début de mars, Marie-Anne Labelle a reçu sa lettre de congédiement pour avoir « outrepassé [son] rôle ». Issue de la cohorte des « Je contribue », l’aide de service n’était pas syndiquée : son contrat n’a tout simplement pas été renouvelé. Heureusement qu’elle a outrepassé son rôle, peut-on ajouter.

La lanceuse d’alerte a subi le sort souvent réservé à ceux qui ont le courage de dénoncer des manquements graves au sein des administrations publiques. Les gestionnaires peuvent maintenir impunément l’omerta qui a cours dans le réseau de la santé en s’appuyant sur l’obligation de loyauté prévue au Code civil. Or, si les entreprises privées ont des informations de nature commerciale à protéger, ce n’est pas le cas des administrations publiques. Le réseau de la santé fournit des services publics et il appartient à la population. En principe, ses gestionnaires doivent rendre des comptes et se montrer « transparents », ce qui est incompatible avec la lutte qu’ils livrent aux lanceurs d’alerte légitimes et au silence qu’ils imposent à leurs employés. Il faut que ça change.

Dans cette affaire, il est curieux que Marie-Anne Labelle n’ait pas été informée par ses supérieurs ou par la direction du CIUSSS des dispositions de la Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles. Cette loi se veut un régime de protection contre le type de représailles auxquelles s’est exposée Marie-Anne Labelle en divulguant, comme l’énonce la loi, « le fait, par un acte ou une omission, de porter gravement atteinte ou de risquer de porter gravement atteinte à la santé ou à la sécurité d’une personne ». Les gestionnaires se devaient de préserver son anonymat et lui signifier qu’elle pouvait aussi s’adresser au Protecteur du citoyen. Manifestement, ils n’ont eu cure de respecter la loi.

Tout comme l’obligation liberticide de loyauté contenue dans le Code civil, cette loi doit être revue. Dans le cas d’une divulgation publique, le lanceur d’alerte n’est à l’abri des représailles que s’il y a un risque grave pour la santé et la sécurité d’une personne et s’il y a urgence. Dans ce cas d’espèce, le risque grave existe précisément parce que la situation s’éternise.

La protectrice du citoyen, Marie Rinfret, devrait enquêter sur le comportement des gestionnaires du CIUSSS dans cette affaire. Marie-Anne Labelle n’a peut-être pas respecté toutes les dispositions d’une loi qu’elle ne connaissait pas et dont on ne l’a pas informée, mais sans son intervention, des résidents, à la merci de gestionnaires indignes, seraient toujours « incarcérés ». La lanceuse d’alerte mérite notre reconnaissance et réparation pour les représailles que des gestionnaires sans scrupule lui ont fait subir.



À voir en vidéo