​Afghanistan: par pertes et profits

L’Afghanistan, « cimetière des empires » — il le fut au XIXe ​siècle pour les Britanniques, puis à la fin du XXe pour les Soviétiques. Il l’est en ce début de XXIe siècle pour les États-Unis, alors que, quatre présidents plus tard, Joe Biden a annoncé mercredi dernier que les 2500 soldats américains toujours présents en Afghanistan allaient être rapatriés coûte que coûte d’ici le 11 septembre prochain, 20 ans après les attentats de 2001.

Il y a longtemps que les États-Unis ont été défaits en Afghanistan. M. Biden est celui qui aura enfin pris la décision de le confirmer. Il a bien promis de continuer à s’investir dans ce pays sur le plan diplomatique et politique, mais qui le croit vraiment ? Son geste revient dans les faits à affaiblir davantage le déjà fort chancelant régime de Kaboul emmené par le président Ashraf Ghani, pour ne pas dire à le jeter en pâture aux talibans.

Après Barack Obama, Donald Trump avait aussi promis de mettre un terme à cette « guerre sans fin » en liant la promesse du désengagement américain à deux processus bancals de négociation — le premier visant à juguler la menace de terrorisme international posée par les talibans, et le second à lancer des pourparlers de paix interafghans destinés, du moins sur papier, à pacifier le pays.

Maintenant que Biden annonce un retrait inconditionnel et inéluctable, où se trouve encore le moindre intérêt pour les intégristes, si tant est qu’ils en avaient un, à conclure une paix qui tienne compte des autres ?

Or, les talibans contrôlent la moitié du pays. De fait, les « négociations » ne les ont pas empêchés de multiplier les assassinats ciblés contre les leaders de la société civile et d’organisations féministes, contre les avocats et les journalistes… Aussi, le risque d’une « chute de Saïgon bis » est réel, avec spectre de guerre civile à la clé et retour au pouvoir de l’obscurantisme taliban.

La plus longue guerre de l’histoire des États-Unis pour en arriver là. Quel gâchis ! Quel avenir pour les fragiles libertés sociales et démocratiques acquises par les Afghans — en particulièrement par ces Afghanes que George W. Bush allait secourir tout en vengeant le 11 Septembre ? Washington a depuis toujours une confiance démesurée dans sa capacité à atteindre ses objectifs politiques par interventions militaires. Va-t-il jamais en tirer des leçons ?


 
 

Puisqu’en 2010, quelque 100 000 militaires américains étaient déployés en Afghanistan, le retrait de ces 2500 derniers soldats peut avoir l’air symbolique. Depuis Obama, les États-Unis auront passé leur temps à tergiverser sur l’occasion de tourner la page, oscillant sous la pression de l’establishment militaire américain entre retraits et extension de mandat. À se soustraire enfin au « bourbier afghan » et à faire passer cette très coûteuse guerre par pertes et profits, M. Biden pose dans le strict intérêt des États-Unis un geste qui est, bien entendu, rentable électoralement. Mais non moins décisif en ce qui a trait à ses priorités de politique étrangère.

Il fait le pari que les États-Unis ont suffisamment appris du 11 Septembre en matière de lutte antiterroriste pour se sentir en (relative) sécurité, même si d’aucuns pensent qu’al-Qaïda pourrait assez facilement se reformer en Afghanistan — pendant qu’en Irak et en Syrie, selon le Pentagone, de 8000 à 16 000 combattants de l’organisation État islamique sont toujours actifs.

Il signale surtout par ce geste que le temps est venu pour les États-Unis, n’en déplaise aux généraux, de clore le chapitre de leur fixation afghane post-11 Septembre (« Nous sommes en 2021, pas en 2001 ») et qu’il y a aujourd’hui des taureaux autrement plus cruciaux à prendre par les cornes. La pandémie et la reconstruction de l’économie, du côté de la politique intérieure. Les défis que posent au premier chef la Chine et l’Iran du côté de la politique extérieure.

Cette Chine qui, face aux États-Unis embourbés depuis deux décennies dans leurs conflits militaires, en a profité pour tisser sa toile géopolitique partout dans le monde avec une redoutable efficacité.

Et cet Iran qui n’a maintenant plus besoin que de trois mois pour enrichir assez d’uranium pour fabriquer une bombe nucléaire — sur le dos d’une population iranienne écrasée par les sanctions américaines. Bravo à Donald Trump qui, pour avoir renié en 2018 l’accord international de Vienne, a poussé Téhéran à accélérer le développement de son industrie nucléaire et renforcé l’aile dure du régime. Bravo à Israël pour cet acte de sabotage perpétré il y a une semaine au site nucléaire clé de Natanz et qui fait monter les tensions régionales d’un cran. La situation commande d’urgence au gouvernement Biden, et il le sait, de rétablir des ponts avec Téhéran, d’abord pour sauver l’accord et calmer le jeu, puis, dans l’immédiat, pour aider l’aile réformiste du régime iranien à se présenter en meilleure posture à la présidentielle de juin prochain. Le temps est compté.

8 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 19 avril 2021 09 h 35

    Pour continuer à alimenter la bête

    On ramène la Russie dans le portrait avec l'Iran mais surtout la Chine et l'énorme complexe militaro-industriel sera occupé des années à venir avec la cyber-attaque pendant que le traditionnel marché de contrebande des armes continuera lui à être alimenter par les guéguerres du Yemen, Somalie et autres marchés secondaires par nos «alliers» douteux mais très payants. Non mais ça va-tu bien dans le monde merveilleux de cette époque. Les chroniques pleuvent de bonnes nouvelles et de new, new deals.

  • Richard Lupien - Abonné 19 avril 2021 09 h 40

    La fin de l'empire américain

    Soyons clairs, pour ceux qui croient encore que ce pays est le plus grand au monde, pays qui a voulu donner des leçons de démocratie au reste de la planète, il n'est qu'un tigre de papier. Qui a semé le désarroi ici et là.
    Il s'en mordera les doigts si en fait il lui reste encore quelques crocs.

  • Michel Lebel - Abonné 19 avril 2021 10 h 19

    Le réalisme!

    Enfin le réalisme prévaut. Comme lorsque de Gaulle mit fin à la guerre d'Algérie. L'avenir de l'Afghanistan ne s'annonce cependant pas rose, avec les talibans qui prendront sans doute le contrôle complet du pays. Pour les Américains, les ''boys'' rentrent au pays; c'est l'essentiel, même si la guerre est perdue.

    M.L.

  • Cyril Dionne - Abonné 19 avril 2021 10 h 24

    « Oh Joe, say it isn’t so »

    « Joe Biden a annoncé mercredi dernier que les 2500 soldats américains toujours présents en Afghanistan allaient être rapatriés coûte que coûte d’ici le 11 septembre prochain ». Barack Obama avait aussi annoncé qu’il allait fermer le Camp de Guantánamo au début de sa présidence et rien n’a jamais été fait. Disons qu’on peut douter de cette annonce qui résultera en un massacre pour tout les Afghans qui ont collaboré avec les Américains. Annoncer une date butoir au retrait des troupes est tout simplement ridicule. Vous allez voir, il reviendra sur ses paroles lorsque l’hécatombe commencera.

    Ce sont toujours les non-dits qui sont tonitruants. Donald Trump avait déjà réduit la présence militaire américaine en Afghanistan en passant de 5 000 à 2 500 troupes actives et il se préparait à rapatrier toutes les troupes qui restaient mais d'une façon plus intelligente. Idem pour la présence inutile de soldats américains au Japon et en Allemagne. Biden à la minute près qu’il a été assermenté en janvier 2021, eh bien, il a augmenté la présence militaire américaine en Syrie et en Irak. Pourquoi?

    La politique de Biden envers la Russie, qui est une puissance de 2e ordre aujourd’hui, est inquiétante. Que dire celle de la Chine, même si militairement il est plus belliqueux, sur la plateforme économique de la mondialisation et du libre-échange, la raison d’être de l’Empire du Milieu, c’est le « business as usual ». Il est le symbole vivant de la décadence, de la fin de l’empire américain et aussi, de notre société.

    En fait, Biden est le nouveau Truman, oui celui qui avait ordonné le lancement des deux bombes thermonucléaires sur le Japon alors que le pays était vaincu. Tout comme Biden, c’était un politicien professionnel, un dernier de classe et avait remporter de justesse l'élection présidentielle.

    Oui, misère.

    • Gilbert Troutet - Abonné 19 avril 2021 13 h 55

      Bien d'accord avec vous. Il s'agirait de faire un bilan sérieux de cette guerre de 20 ans en Afghanistan, qui a coûté des milliards $ au Trésor américain et combien de vies humaines de part et d'autre. Sans oublier qu'avant 2001 les talibans étaient considérés par les Américains comme des « combattants de la liberté ». Il est vrai que, d'une façon ou d'une autre, les marchands d'armes en ont beaucoup profité. Who's next ?

  • Pierre Fortin - Abonné 19 avril 2021 11 h 31

    Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, dit le dicton


    L'intervention US en Afghanistan n'a pas débuté avec George W. Bush, mais bien avant.

    Dans une entrevue de janvier 1998 (Le Nouvel Observateur), le conseiller à la sécurité du président Carter, Zbigniew Brzezinski, répondait au journaliste Vincent Jauvert à savoir s'il est vrai que « les services secrets américains ont commencé à aider les moudjahidines Afghans six mois avant l’intervention soviétique ». Sa réponse : « [...] c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul. Et ce jour-là j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquais qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques. »

    Les Soviétiques sont entrés en Afghanistan en décembre 1979 en affirmant lutter contre une ingérence secrète des États-Unis en Afghanistan, mais personne ne les a crus. Puis, lorsqu'ils ont quitté le pays, les extrémistes islamistes ont essaimé dans les républiques d'Asie centrale, de la Tchétchénie au Xinjiang. On connaît la suite. S'il s'était agi de défendre les droits des femmes afghanes, il eût mieux valu le dialogue et l'entraide plutôt que les bombardiers.

    Si le désir de Joe Biden de quitter l'Afghanistan est sincère, c'est peut-être bien pour se concentrer sur l'Europe de l'Est où un contigent de 40 000 soldats se groupe aux frontières de la Russie — incluant les bombardiers nucléaires B1 en Norvège, une première dans l'histoire de l'OTAN — à qui on reproche de masser ses propres troupes pour les contenir.

    L'attitude intimidante des États-Unis envers la Russie, la Chine et l'Iran ne contribue qu'à les pousser à s'associer pour contrer une menace qui n'a rien de virtuel et qui refuse un véritable dialogue. On voit ce que cette attitude a fait de l'Ukraine.

    Comme disait le vice-ministre des Affaires étrangères chinois, « Il est impossible de réveiller quelqu'un qui fait semblant de dormir ».

    • Gilbert Troutet - Abonné 19 avril 2021 20 h 30

      Excellente mise au point, Monsieur Fortin. On se souvient, en effet, que les talibans étaient pour les États-Unis des « combattants de la liberté» quand il s'agissait de tenir tête aux Soviétiques. Des amis devenus ensuite des ennemis.
      Vous avez raison de dire que ce n'est pas avec des bombardiers qu'on défend le sort des femmes afghanes. Je préfère, moi aussi, miser sur la force de la politique plutôt que sur la politique de la force.