Francophones orphelins d’université

La fermeture d’un programme universitaire forcée par un plan de rétablissement est une épreuve que nombre d’universités ont dû affronter, au nom de la rentabilité financière. Les établissements d’enseignement supérieur qui ont traversé cette opération de « rationalisation » ont eu mal à leur accessibilité, tenus de sabrer souvent les programmes de sciences humaines dits « moins populaires ». La rentabilité cohabite mal avec le cœur, on le sait, surtout quand le cœur en pince pour la philo ou la géographie.

Multipliez maintenant ces fermetures par 69 et ajoutez-y un licenciement massif de 100 professeurs. Des programmes comme le droit, l’éducation, la politique, les mathématiques, la philosophie, l’histoire et le génie mécanique sont au nombre des sacrifiés, et tout ça pour un seul établissement. Vous criez déjà au scandale et ne comprenez pas comment une telle balafre peut être pratiquée dans une offre universitaire.

Et vient alors le coup de grâce : cette université dont on parle est la seule université bilingue du nord de l’Ontario, l’Université Laurentienne, située à Sudbury. Le tiers des programmes tronqués sont francophones. Au nom de la profitabilité et de la trop faible popularité de certains programmes, la population de langue française du nord de l’Ontario vient de perdre un pan magistral dans son tableau éducatif. L’éducation, du plus jeune âge jusqu’au doctorat, est pourtant l’une des courroies de transmission et de protection les plus vibrantes de la langue. Partout au Canada, les minorités francophones sont rassemblées autour de la vie — et de la survie — de leurs établissements scolaires.

Les Franco-Ontariens subissent donc un nouvel affront, eux dont les droits linguistiques ont été historiquement jalonnés de farouches batailles, chaque fois érigées sur une rebuffade. L’une des plus marquantes dans l’histoire contemporaine restera la tristement célèbre lutte pour la survie de l’hôpital Montfort, seul hôpital francophone de l’Ontario, menacé de fermeture en 1997 par le gouvernement conservateur de Mike Harris. L’année 2018 fut sacrée année de la résistance francophone en Ontario, où coup sur coup Doug Ford et son équipe ont reculé sur le projet d’une Université de l’Ontario français — finalement remis sur les rails après l’intervention insistante du gouvernement fédéral — et ont aboli le Commissariat aux services en français. Les Franco-Ontariens ont subi leur lot de compressions passées sous couvert d’activités non rentables. Pas profitable, le maintien d’une langue minoritaire ? Passez au suivant !

La communauté francophone de partout au Canada a raison de se désoler de ce nouveau chapitre sombre dans le grand livre des minorités linguistiques bafouées. L’Université Laurentienne compte 9000 étudiants, dont 1800 francophones. En tronquant de manière brutale dans les programmes offerts à l’Université Laurentienne, on fera possiblement subir une véritable saignée à la communauté francophone du nord-est de l’Ontario, forcée de se replier vers Toronto, Ottawa ou le Québec pour recevoir une offre complète en français.

Les coupes brutales annoncées en catastrophe lundi par l’Université Laurentienne aux employés remerciés sont difficiles à encaisser, car leur symbolique est lourde. Mais une aura de mystère entoure aussi la cascade de déroutes financières qui ont pu mener l’établissement à devoir se placer, début février, sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies, une situation unique pour un établissement d’enseignement supérieur au pays. Le gouffre financier est certainement profond tant le geste est lourd de sens.

Les universités ne sont pas abonnées aux faillites, mais aux déficits ? Absolument. Et le Québec n’échappe pas à cette implacable réalité, qui a forcé les établissements non seulement à faire front commun très souvent dans le passé pour dénoncer le bal des compressions, mais aussi, chacun à leur tour, à se soumettre à de vigoureux plans de redressement assortis d’une aide de sauvegarde. La pandémie a fait mal aux institutions, et c’est en partie pour cela que la Laurentienne se retrouve en mauvaise posture.

Dans ce contexte particulier, et compte tenu de la mission linguistique de l’Université, comment expliquer que le gouvernement de l’Ontario n’ait pas su mettre en place un plan d’aide ? La question retourne donc le miroir sur le gouvernement de Doug Ford, à qui la ministre fédérale des Langues officielles, Mélanie Joly, a demandé mardi de tout faire pour protéger l’Université Laurentienne et son pan francophone. Il faudra encore que l’ombre de la fédération plane au-dessus de la province pour sonner la cloche des droits linguistiques, et ce, même après la bruyante saga de l’Université de l’Ontario français ! On peut compter sur la ténacité, la droiture et l’esprit combatif des Franco-Ontariens pour résister à cette fermeture abrupte, qui ne peut pas laisser des milliers de francophones orphelins d’université. Ils ont tout notre soutien.

20 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 14 avril 2021 07 h 53

    Où est l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO)? Elle est où dans ce dossier?

    D’emblée, je dois dire que j’ai fait ma formation d’enseignant à l’école des sciences de l’éducation à l’Université Laurentienne. Étant aussi originaire du nord de l’Ontario, je connais bien cette université. Je me rappelle aussi du climat entre les francophones et les anglophones qui était plus que malsain pour ne pas dire une guerre ouverte.

    L’Université Laurentienne en 2021, faute d’étudiants francophones, était vouée à l’échec. On nous dit que la Laurentienne compte 1 800 étudiants francophones, mais la plupart sont à temps partiel. Enlever de l’équation les cours en ligne pour les enseignants et la faculté des sciences de l’éducation et il ne reste presque plus personne. À cette histoire, vous enlevez aussi les étudiants internationaux qui subventionnaient la dite université avant la pandémie et les coffres sont vides.

    Alors, pourquoi avoir créé une université francophone à Toronto qui est vide? Afin de survivre, n’aurait-il pas été plus stratégique pour les Franco-Ontariens de se concentrer sur une université totalement francophone à Sudbury, vous savez l’endroit en Ontario où on compte le plus de Franco-Ontariens de souche? L’Université francophone d’Ottawa sans les Québécois serait aussi vide.

    Voilà le dilemme cornélien des francophones hors Québec dans « le plus meilleur pays » qui se dit bilingue. On nous parle de l’hôpital Montfort à Ottawa qui était autant fréquenté autant par les Québécois que les Franco-Ontariens. C’est beau tout cela, mais si vous viviez à huit heures de celle-ci dans le nord de l’Ontario, cet hôpital ne nous servait pas à grand-chose.

    Enfin, ce sont les mêmes gens de la francophonie de l’Ontario qui ont officieusement travaillé pour les fédéralistes lors des deux référendums au Québec. Je me rappelle qu’ils crachaient littéralement sur les indépendantistes québécois et s’en moquaient. Encore aujourd’hui, ils pensent qu’ils sont mieux traités dans un Canada qui ne parle pas français. Ils récoltent ce qu’ils ont semé.

  • Gilles Théberge - Abonné 14 avril 2021 08 h 05

    Vous demandez: "comment expliquer que le gouvernement de l’Ontario n’ait pas su mettre en place un plan d’aide ?"... ?

    C'est simple madame Chouinard, parce que ça n'intéresse pas ce gouvernement.

    D'ailleurs je me demande comment il se fait que vous, et nous en quelque sorte, soyons constamment en train de souffler sur cet autobus qui est à bout de souffle... Je parle de la soit disant francophonie canadienne, qui devient peu à peu, aphone.

    Si il y a des millions de francophones en Ontario et ailleurs, comment il se fait que le "plus meilleur pays" les traités de cette façon... ?

    À faire des simagrées, Comme la jolie Mélanie. Où l'horrible Trudeau. Qui font des tonnes de promesses pour se faire élire. Et qu'une fois élus, cherchent les moyens de ne pas les tenir...

    Il serait beaucoup plus simple de s'occuper de nos propres affaires. Par exemple, en francisant toutes nos institutions d'enseignement. Je dis bien toutes.

    Comme il se doit. En toute justice... !

    Après tout, on est jamais si bien servi que par soi-même.

    N'est-ce pas ?

    • Brigitte Garneau - Abonnée 14 avril 2021 14 h 31

      Et pendant ce temps-là, la seule province OFFICIELLEMENT BILINGUE du Canada (Nouveau-Brunswick) trouve tout à fait normal, il a quand même été réélu avec une majorité, d'avoir un Premier Ministre UNILINGUE ANGLOPHONE. Comme quoi nous avons la preuve absolue que "le ridicule ne tue pas.". Et comme vous dites si bien, M. Théberge : "Après tout, on n'est jamais si bien servi que par soi-même. N'est-ce pas?" Je suis tentée de rajouter: encore faut-il qu'il reste quelques miettes dans l'assiette...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 14 avril 2021 16 h 31

      La quadrature du cercle en Ontario. La nouvelle université francophone de Toronto avait reçu seulement 19 demandes en date du 17 janvier. Avec les les demandes en provenance de l'extérieur de l'Ontario: 39.

      L'université ambitionnait 200.

      Grosse bagarre en vue, chez les étudiants francophones, entre les 2 universités *bilingual*: Laurentienne et Ottawa et la nouvelle université.

      Comment gérer la décroissance?

    • Constance Pagé - Abonnée 14 avril 2021 23 h 02

      Je ne me souviens 'que l'on crachait sur les indépendantistes du Québec' !
      On se posait des questions oui...
      Tant qu'a moi qui est née à Gaspé, puis MTL, puis Rockland, Ontario pour finalement vivre ma vie à Ottawa,
      j'étais abasourdie par toutes ces envolées de performances politiques.
      Dans ma tête, je vivais au QC même en ON.
      Ma culture venait du QC, mon attachement à ma langue française je devais la défendre c'est vrai, et c'était un parcours douloureux !
      Alors, je regardais ce que cette nouvelle classe politique proposait.
      Mais quand M. Lévesque a fait référence à nous, Francophones Hors QC, en ns appelant 'les dead ducks'...là ça m'a coupé le souffle comme ce n'est pas possible. Mais que faisait le QC ? Il nous rejetait...vraiment !? M. Bourgault avait un discours politique difficile à 'avaler' envers nous.
      Bref, oui c'est extrêmement difficile de vivre au Canada en tant qu'Acadien et franco hors QC, mais je crois que nous avons un futur, il faut continuer comme nous avons sû le faire dans le passé.
      Nous sommes plus 1,000,000 à l'extérieur du QC, alors...si nous nous joignons au QC, symboliquement, et si le QC accepte de ns donner un coup de main, comme avant les années 1960...tout est possible.
      Cependant, nous avons besoin, aussi, du soutien du gouvernement fédéral.
      Nous avons fait d'énorme, mais d'énorme progrès depuis les dernières cinquantes années, ce n'est pas le temps de lâcher.
      Il doit bien y avoir des solutions pr Sudbury...doit-on demander aux francophones de contribuer monétairement ?
      Mettons nous en mode pensée créative...

  • Pierre Rousseau - Abonné 14 avril 2021 08 h 27

    Deux poids, deux mesures

    Si on compare comment le Québec soutien les universités de la minorité de langue anglaise et l'Ontario pour celles de la minorité de langue française, on voit bien l'asymétrie avec laquelle les minorités de langues officielles sont traitées dans ce pays. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que le fédéral soit pointé du doigt puisque les provinces sont souvent allergiques à la présence d'une minorité francophone qui souvent les traîne devant les tribunaux pour faire respecter leurs droits constitutionnels.

    L'histoire est un éternel recommencement!

  • Claudette Bertrand - Abonnée 14 avril 2021 08 h 30

    Double langage, omission ou frilosité.....

    Eh bien Madame Chouinard.....pas une mot de votre part sur le racisme systémique en Ontario et au Canada anglais quand il s'agit des francophones. Pourtant, tout les éléments y sont, dont celui de la constance à travers l'histoire, d'assimilation (et non d'intégration) et de désintégration des communautés francophones hors Québec.

    • Cyril Dionne - Abonné 14 avril 2021 10 h 45

      Oui Mme Bertrand, le racisme linguistique et le « speak white » sont toujours omniprésents envers les francophones en Ontario, en tout cas, pour ce qu’il reste. Mais, que voulez-vous, ils sont blancs, éduqués et donc, ils ne font pas supposément partis des privilégiés avec leurs soi-disant privilèges blancs. En plus, ils ne sont pas atteints de la maladie de la décennie, la « victimite » aiguë puisque la majorité est assimilée, ceci, à 99%.

  • Bernard Terreault - Abonné 14 avril 2021 08 h 38

    Pas besoin d'aller en Ontario

    Les jeunes francophones du Québec fréquentent de plus en plus le cégep et l'université en anglais, la langue du succès en affaires ou en culture pop. À ce rythme, dans une génération ce sera le tour de l'Université Laval de fermer des options ou de donner ses cours en anglais. Si c'est ce que le peuple veut, rien à faire.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 14 avril 2021 14 h 32

      Vous avez malheureusement raison.