​Budget Girard: la tentation de l’austérité

Le ministre des Finances, Eric Girard, présentera, jeudi, un budget largement déficitaire. Si les prévisions contenues dans sa mise à jour de novembre sont justes — et il y a tout lieu de le croire —, le Québec affichera un déficit d’au plus 15 milliards pour l’année en cours, tandis que le déficit structurel sera de l’ordre de 5,5 à 7 milliards au terme des trois prochaines années. Certains y voient une situation alarmante à laquelle il faut remédier en s’inspirant des austères méthodes de Martin Coiteux faites de coupes sombres ou encore en privilégiant des hausses d’impôt ou de taxe comme l’avait fait le gouvernement Charest. Ce serait dans les deux cas une erreur.

D’abord, il n’y a pas péril en la demeure. La plus grande part de ce déficit historique de 15 milliards est ponctuelle. L’utilisation de la réserve de stabilisation de 12 milliards, qui, en fait, a servi à réduire la dette, fait en sorte que les finances publiques du Québec se retrouvent à peu près au même niveau d’endettement que celui que l’on visait quand la loi sur le Fonds des générations a été adoptée il y a 15 ans. Pour ce qui est du déficit structurel, dont il faut bien sûr se soucier, il tient compte des versements au Fonds des générations, de quelque 3 milliards par an. Ces versements sont en réalité des surplus budgétaires. Ainsi, à l’horizon de 2022-2023, le déficit prévu véritable est de 2,8 milliards, ce qui n’est pas inconsidéré, doit-on en convenir, dans les circonstances exceptionnelles auxquelles nous faisons face.

Jusqu’ici, Eric Girard a écarté l’avenue du recours à l’austérité, c’est-à-dire les compressions dans les services publics, par une diminution des dépenses en termes absolus ou encore grâce à une croissance des dépenses inférieure à ce qui est nécessaire pour maintenir les services publics à flot.

Ce n’est certes pas le moment de réduire les dépenses de l’État. Durant l’année financière qui s’amorce à la fin du mois, le gouvernement Legault devra continuer à soutenir les entreprises toujours affectées par la pandémie et déployer un plan de relance de l’économie. Il devra investir de façon importante dans la requalification de la main-d’œuvre des secteurs qui ne se relèveront pas totalement de la pandémie, comme la restauration, par exemple, et pour atténuer les pénuries toujours présentes dans d’autres secteurs.

Le réseau de la santé continuera d’exercer une forte pression sur les finances publiques. Si l’on parvient à sortir de la pandémie en évitant de sombrer dans une troisième vague, il faudra s’atteler à reprendre un nombre astronomique de chirurgies reportées. La santé mentale exigera des dépenses soutenues et il faudra aussi renforcer l’aide psychosociale aux personnes les plus démunies, qui ont souffert plus que les autres de la pandémie.

Pareillement, c’est tout un défi qui attend le réseau de l’éducation. De nombreux élèves éprouvent des difficultés et ont accumulé des retards qu’il faudra rattraper, ce qui suppose des dépenses accrues.

Même s’il a confirmé que la priorité demeurerait la santé et la relance économique, Eric Girard n’a pas précisé comment il entendait renouer avec l’équilibre budgétaire. Si les exigences combinées de la Loi sur l’équilibre budgétaire et de la loi sur le Fonds des générations demeurent inchangées, ce sont des coupes qui se profilent à l’horizon, l’effet de la croissance économique sur les revenus de l’État n’étant pas suffisant pour combler le déficit structurel de l’ordre de 7 milliards. Comme le suggère le fiscaliste Luc Godbout, le ministre des Finances aurait avantage à prolonger de 5 à 10 ans le délai légal pour un retour à l’équilibre budgétaire après le versement au Fonds des générations. Ou encore à s’en tenir à l’atteinte du simple équilibre budgétaire sans versement au Fonds, comme le recommande l’économiste Pierre Fortin.

Il ne faut surtout pas que le Plan québécois des infrastructures soit amputé alors qu’il faut relancer l’économie et, oui, profiter des bas taux d’intérêt sur la dette publique. Il n’y a pas d’avantage à reporter des investissements structurants dans le transport collectif, l’économie verte, les infrastructures des réseaux de la santé et l’éducation ainsi que dans le maintien des actifs aujourd’hui négligés.

Certes, il faut se projeter à long terme et poursuivre une saine gestion des finances publiques. Mais Eric Girard devrait sérieusement considérer de revoir la stratégie actuelle, qui a fait son temps, et en concevoir une autre pour les prochaines décennies. Il aura une belle occasion de montrer qu’il est pragmatique, ce dont il se targue, et qu’il n’est pas un idéologue, un trait qu’on ne lui prête pas.

À voir en vidéo