Surplus d’électricité et éolien

Le gouvernement Legault s’apprête à relancer le projet Apuiat, un vaste parc d’éoliennes érigé sur la Côte-Nord, à une quarantaine de kilomètres de Port-Cartier.

Le projet vise la construction, au coût de 600 millions, d’une cinquantaine d’éoliennes de grande capacité produisant 200 MW et des revenus pour la nation innue de l’ordre de 250 millions.

En 2018, alors qu’il se trouvait sur les banquettes de l’opposition, François Legault s’était opposé à ce projet né d’un partenariat entre la société Boralex et des bandes innues, un projet inutile, selon le chef de la Coalition avenir Québec, tant et aussi longtemps qu’Hydro-Québec nageait dans les surplus d’électricité, ce qui devait durer 20 ans. C’était l’avis du président-directeur général d’Hydro-Québec, Éric Martel, qui, au grand dam du gouvernement Couillard, avait affirmé que le projet Apuiat serait un gouffre financier dans lequel les Québécois engloutiraient 1,5 milliard. Pourquoi payer le gros prix pour de l’électricité dont on n’a pas besoin ? s’interrogeait-on. À son arrivée au pouvoir, François Legault a suspendu indéfiniment le projet.

Deux ans et demi plus tard, la perspective n’est plus la même. D’abord, le coût de l’éolien a chuté de façon marquée : le projet Apuiat fournira de l’électricité à environ 6 ¢ le KWh, ce qui est comparable au complexe de la Romaine, le dernier ouvrage construit par Hydro-Québec. D’autre part, le Massachusetts et New York ont montré un vif intérêt pour l’électricité d’Hydro-Québec, une source d’énergie qui, après des années de controverses, a été qualifiée de propre et de renouvelable. Le 15 janvier dernier, la société d’État et ses partenaires ont obtenu l’autorisation présidentielle pour construire la ligne de transport pour ce contrat portant sur la fourniture de 9,45 TWh par an. Pour fin de comparaison, cela correspond à un peu plus de 5 % de la consommation d’électricité au Québec. Ce contrat d’une durée de 20 ans procure un tarif de 8,8 ¢ le KWh, selon Hydro-Québec, un tarif duquel il faut retrancher les coûts de transport. De son côté, le maire de New York, Bill de Blasio, a affirmé son intention de signer un contrat semblable : la ligne de transport est d’ailleurs déjà autorisée.

En 2019, Hydro-Québec a exporté tout près de 34 TWh, principalement en Nouvelle-Angleterre. Plus de 80 % de ces exportations dépendent du marché à court terme, qui n’est pas mirobolant par les temps qui courent, ne dégageant guère plus que 4 ¢ le KWh.

Jusqu’à maintenant, c’est Hydro-Québec Distribution (HQD), le fournisseur d’électricité de tous les Québécois, qui fut forcée par le gouvernement d’acheter la production des parcs d’éoliennes. HQD doit donc s’approvisionner à 10 ¢ le KWh pour les 11 TWh qu’elle tire de la filière. Comme les surplus d’électricité lui sortent par les oreilles, la société de distribution laisse de côté de l’énergie qui lui est pourtant réservée au tarif patrimonial de 2,9 ¢. On estime que l’éolien coûte environ un milliard de plus par an aux abonnés d’HQD, ou quelque 8 % de leur facture d’électricité. Ce sont des objectifs de développement régional qui ont primé.

Or, pour le projet Apuiat, c’est plutôt Hydro-Québec Production (HQP) qui se portera acquéreur de l’électricité. Ce ne sera plus au simple abonné québécois de casquer. Comme pour l’approvisionnement de la Romaine, celui d’Apuiat se noiera dans les autres sources d’approvisionnement, soit les centrales plus âgées dont les coûts tendent vers zéro.

En outre, selon les explications de la société d’État, certaines conditions liées aux contrats à long terme américains impliquent que de nouvelles sources d’énergie doivent les alimenter. Il ne s’agit pas simplement de transformer les ventes à court terme en ventes à long terme puisque, ce faisant, le bilan énergétique des États américains visés ne changerait pas.

Soulignons également qu’Hydro-Québec, en signant cette entente avec les Innus pour la production d’électricité, soigne son image aux États-Unis et diminue les risques de contestation.

Mais il y a plus important encore. Avec cette entente, le gouvernement caquiste reconnaît que les Innus sont partie prenante de l’exploitation de ressources naturelles effectuée sur le territoire qu’ils occupent. Il serait hautement souhaitable que d’autres participations de ce type — même pour des ouvrages construits il y a longtemps sur leurs terres — puissent faire l’objet de négociations. François Legault répète qu’il veut enrichir les Québécois ; il ne peut mettre de côté les Innus, d’autant plus que leur développement social, qu’Ottawa n’arrive pas à assurer, en dépend. En toute justice, ce qui a été fait pour les Cris devra un jour ou l’autre l’être pour les Innus.
 



Une version précédente de ce texte, dans laquelle on pouvait lire que «certaines conditions liées aux contrats à long terme Hydro-Québec impliquent que de nouvelles sources d’énergie doivent les alimenter», a été modifiée.

 

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