Le Plan Nord, prise trois

Pour la troisième fois en dix ans, Québec annonce des investissements milliardaires au nord du 49e parallèle. Présenté pour la première fois par le premier ministre Jean Charest, en 2011, le Plan Nord devait entraîner des investissements publics et privés de 80 milliards de dollars sur 25 ans, surtout concentrés dans les secteurs de la forêt, des mines et de l’énergie.

Au cours du bref passage du Parti québécois au pouvoir, en 2012, on a mis le Plan Nord sur la glace et réformé la fiscalité des sociétés minières accusées de ne pas payer leur juste part de la valeur des ressources non renouvelables extraites du sous-sol. Puis, avec le retour des libéraux, on a relancé ce grand projet en y joignant des préoccupations en matière d’environnement et de rapports avec les habitants locaux et les nations autochtones.

Autre différence d’approche de cette version Couillard 2015, on avait réduit les ambitions d’investissements publics et privés à 50 milliards $ sur vingt ans, dont une vingtaine de milliards provenant d’Hydro-Québec, sans fournir plus de détails.

Or, voilà que le gouvernement de la CAQ nous arrive avec son propre Plan d’action nordique duquel on a retiré toute tentative de prévision d’investissements privés à long terme pour ne conserver que les dépenses publiques prévues d’ici 2023 dans les infrastructures et les initiatives du milieu : tant de millions pour le prolongement d’une route, tant d’autres pour encourager la production agricole en serre, et tant d’autres encore pour « développer des produits touristiques distincts ».

Au total, Québec et ses partenaires (dont le fédéral) prévoient ainsi de dépenser 1,4 milliard de dollars au cours des trois prochaines années, dont 1 milliard de dollars pour « optimiser l’accès au territoire ». On ne parle plus d’Hydro-Québec et on ne tente pas non plus de prévoir les investissements des sociétés minières qui profiteront de ces infrastructures. Adieu le grand « projet d’une génération » comme Jean Charest aimait le qualifier.

En revanche, on continue de prétendre que 50 % de ce territoire nordique qui s’étend sur 1,2 million de kilomètres carrés entre la Baie-James et le Labrador (72 % de la superficie totale du Québec) sera « préservé de toute activité industrielle », dont 20 % sous forme d’« aires protégées ». Ce dont on est encore loin puisque Québec continue d’accorder beaucoup trop d’importance au lobby des minières qui exige qu’on évalue le potentiel des terres encore inexplorées avant de donner suite aux engagements en matière d’environnement.

C’est vrai que l’industrie minière donne de l’emploi à 18 000 personnes au Québec. Mais c’est aussi vrai que ces sociétés ne versent ensemble que 250 millions de dollars en redevances annuelles sur des ventes de 8 à 10 milliards de dollars de ressources non renouvelables comme l’or, l’argent, le zinc et le fer.

  

En marge de la présentation du Plan Nord, version 2015, le premier ministre Couillard prédisait des investissements privés de 22 milliards de dollars et la création de 10 000 emplois en 5 ans dans le secteur minier. Ce qui n’est pas survenu. Dans certains cas comme l’exploitation de diamant et plus récemment de lithium, on peut même parler de pertes importantes pour l’État. Sans oublier les quelque 500 sites abandonnés au fil des ans dont la décontamination et la réhabilitation exigeront plus que le 1,2 milliard de dollars de fonds publics estimé par le ministère, surtout si on n’y consacre que 5 à 10 millions de dollars par année comme c’est le cas à l’heure actuelle.

Le Plan nordique de la CAQ entend aussi faire une place au tourisme en finançant diverses initiatives locales. Il va sans dire que le prolongement de tronçons routiers donnant accès au territoire incite les habitants locaux, y compris les nations autochtones, à souhaiter une plus grande diversité économique. Ces gens doivent être conscients des risques inhérents à la venue de milliers de touristes intéressés par la chasse, la pêche ou d’autres activités de plein air en région éloignée.

Depuis près de dix ans, le gouvernement du Québec investit dans la mise en valeur du Nord, ce qui n’est certainement pas une mauvaise chose en soi. Malheureusement, les informations manquent pour juger de la pertinence des actions réalisées. Jusqu’à quel point ont-elles servi les intérêts des habitants locaux, des nations autochtones et de tous les Québécois, nous n’en savons rien. Avant d’ajouter d’autres centaines de millions aux milliards déjà dépensés, ne serait-il pas bien avisé de procéder à un premier bilan sérieux de ce fameux plan au pays du père Noël ?

3 commentaires
  • Francois Ricard - Inscrit 10 décembre 2020 06 h 17

    Pour acheter des votes

    En 2012, le VG a constaté que nous donnions plus en aides fiscales aux minières qu’elles nous versaient en dividendes.Le PQ, avec Martine Ouellet, a voulu changer la donne . Le PLQ et la CAQ l’a empêché d’apporter de réels changements.Malgré les deux réformettes du régime, les redevances perçues en 2014 ne s’élevaient qu’à 120 millions de dollars, soit 1,6% de la valeur extraite.Le PLQ-Couillard a plus tard légiféré sans vraiment corriger la situation.Et l'approche CAQ-Legault socialise les coûts à 100% et ne touche aucunement les profits qui resteront privés.Nous continuons à brader nos richesses naturelles pour une pittance.Par ailleurs cette braderie lui permettra d'acheter de nombreux votes dans cette partie de notre état.

  • Pierre Rousseau - Abonné 10 décembre 2020 08 h 23

    Gros projet de voirie !

    En fait les plus grands projets sont la reconstruction de routes déjà en place mais qui se sont détériorées avec le temps comme la route Billy Diamond, la 389 et la 148 sur la Côte Nord ainsi que d'autres petits tronçons comme celui entre Schefferville et Kawawachikamach. Les entrepreneurs vont certainement être heureux et dire un gros merci à la CAQ.

    Un des ministres parlait aussi d'habiter le territoire... comme s'il n'était pas habité! C'est peut-être parce que ceux qui l'habitent, les Inuits du Nunavik, les Cris de Eeyou Istchee, les Innus de Shefferville ou encore les Naskapis de Kawawachikamach font partie des peuples invisibles. On parle de tourisme, ce qui pourrait peut-être aider les collectivités mais c'est complètement incompatible avec le développement comme l'entend le gouvernement de la CAQ, c'est-à-dire les mines et la foresterie. À part visiter une mine à ciel ouvert, je vois mal les touristes se promener dans des coupes à blanc comme le font si bien nos multinationales forestières, même dans la taïga. D'ailleurs l'ouverture de routes au nord du lac Saint-Jean dans les monts Otish a amené des problèmes importants, y compris les feux de forêt (enfin ce qui en reste) causés par les humains.

    Les développements qui viennent de la table à dessin des gouvernements du sud, véritables gouvernements coloniaux, se font la plupart du temps au détriment des populations du Nord (pas ceux qui n'y vont que pour travailler mais ceux qui y vivent vraiment), surtout à long terme. Il me semble que ce devrait être les peuples du Nord qui décident de leur avenir et de l'exploitation de leurs territoires.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 10 décembre 2020 08 h 34

    «ce fameux plan au pays du père Noël: sur des ventes de [8 000 000 000 $ à 10 000 000 000 $] l’industrie minière ne verse annuellement que [250 000 000 $] en redevances» (Jean-Robert Sansfaçon)

    C'est la tradition d'offrir, sous le sapin, un cadeau aux proches pour la fête de Noël