Aux grands maux les grands moyens

La présentation du rapport final de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse est reportée au printemps. Mais sa présidente, Régine Laurent, a tenu à dévoiler dès maintenant les « constats et orientations » qui ont fait consensus au sein du groupe de 12 commissaires. Comme il fallait s’y attendre, la Commission recommande une profonde transformation des services de protection de la jeunesse à la mesure des témoignages déchirants qu’elle a entendus.

Le gouvernement doit créer et pourvoir sans attendre un poste de directeur national de la protection de la jeunesse avec un statut de sous-ministre, à la fois « ange gardien et chien de garde », selon les termes de la Commission, qui se fait critique des réformes subies par le réseau de la santé et des services sociaux, dont celle de 2015 orchestrée par Gaétan Barrette. Les modes de gestion des CIUSSS et des CISSS sont mal adaptés à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), qui « s’est retrouvée isolée, noyée sous une cascade de décideurs ».

Il est d’ailleurs surprenant qu’une mission de l’État aussi importante que la protection de la jeunesse ne soit pas chapeautée par un directeur national responsable et garant de l’efficacité d’un système qui, on le sait, connaît ratés et bavures à répétition, tout en donnant des services rationnés qui varient grandement d’une région à l’autre.

Les commissaires ne sont pas allés jusqu’à recommander une « réforme de la réforme » Barrette visant une décentralisation de cette monstruosité bureaucratique, mais c’est tout comme : ce sera au nouveau directeur d’apporter les correctifs qui s’imposent et de revoir l’organisation de la DPJ.

La commission Laurent ne mâche pas ses mots : les familles qui ont recours à la DPJ, tant les parents que les jeunes, mais aussi les intervenantes — ce sont surtout des femmes qui occupent ces postes — « sont en détresse ». Il est désespérant pour ces intervenantes d’être incapables, en raison de leurs conditions de pratique, de dispenser des services de qualité à la hauteur des besoins, relèvent les commissaires.

Parmi les orientations dévoilées lundi, la plus fondamentale, c’est sans aucun doute que « la parole, l’intérêt, le bien-être et les droits de l’enfant » deviennent « les critères absolus » de toute décision de la DPJ le concernant. Cette orientation implique un changement à la Loi sur la protection de la jeunesse qui est ambiguë à cet égard et sujette à interprétation.

L’article 3 affirme que les décisions prises par la DPJ « doivent l’être dans l’intérêt de l’enfant et dans le respect de ses droits » tandis que l’article 4 indique que « toute décision prise en vertu de la présente loi doit tendre à maintenir l’enfant dans son milieu familial », c’est-à-dire sa famille biologique. Or la Commission note que les décisions ne sont pas toujours prises dans l’intérêt de l’enfant et que celui-ci n’est pas suffisamment écouté. Elle souligne l’importance pour les enfants « de vivre au sein d’une famille stable et permanente, entourés d’adultes qui les aiment et auxquels ils peuvent s’attacher pour la vie ». Et ce n’est pas toujours la famille biologique.

Les jeunes adultes qui sont venus témoigner des grandes difficultés qu’ils ont éprouvées à leur majorité après leur départ des centres de réadaptation ou des familles d’accueil ont été entendus. La Commission recommande avec raison qu’on accompagne ces jeunes, souvent sous-scolarisés, peu qualifiés et isolés, au-delà de 18 ans.

Il y a bien sûr la question du financement de cette mission, qui est depuis toujours et encore aujourd’hui inadéquat, rappelle la Commission. Il faut investir en prévention, seule façon de diminuer les coûts des services spécialisés et ultra-spécialisés.

On ne saurait ignorer que financer adéquatement la protection de la jeunesse, c’est autant un devoir moral qu’une responsabilité cruciale sur les plans social et économique. Le Québec ne peut se permettre que le potentiel de ces jeunes soit laissé en friche, que des vies soient gâchées, avec tous les coûts sociaux et la souffrance que cela suppose. Ce serait faire un mauvais calcul que de persister à lésiner à ce chapitre.

C’est tout un chantier que la commission Laurent nous somme d’entreprendre, celui de faire du Québec une « société bienveillante » à l’égard des enfants. Seulement, il est dommage qu’il s’agisse d’un lancinant rappel, plus de 20 ans après le rapport Un Québec fou de ses enfants, qui professait semblable idéal, en grande partie ignoré.

9 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 1 décembre 2020 07 h 28

    Encore, toujours et pour l'Éternité la "structurite" aigüe

    Une recommandation comme cela là... "Le gouvernement doit créer et pourvoir sans attendre un poste de directeur national de la protection de la jeunesse avec un statut de sous-ministre". Legault va fait un semblant de résitance... du moins le temps de trouver le petit copain qui sera parachuter sur le poste...

    Le Québec entier étouffe sous les bureaucraties de tous genres... sans jamais avoir un seul responsable qui se fait congédié réellement... Le GV-Q et ses créatures, les villes, les Centres de services (anciennement Commissions scolaires), les universités, les syndicats... En fait, toutes ces organisations qui puisent dans les poches des contribuables/membres n'ont que de cesse que grossir, grossir, et encore grossir...

    Et maintenant une ancienne présidente de syndicat ne trouve rien de mieux que de recommander, en premier, encore plus d'échelons hiérarchiques pour dilluer la responsabilité... En fait, elle reproduit ce qu'elle-même a vécu personnellement comme infirmière, puis comme présidente du syndicat des infirmières... LA STRUTURITE AIGÜE.

    • Clermont Domingue - Abonné 1 décembre 2020 09 h 10

      Comme vous avez raison !! Que propose la Commission pour un retour à la responsabilité parentale?

  • Pierre Rousseau - Abonné 1 décembre 2020 08 h 23

    Chez les Autochtones

    L'article ne le dit pas mais la commission recommande aussi dès maintenant de transférer aux nations autochtones la protection de la jeunesse dans leurs communautés et qu'elles aient les mains sur le volant comme l'a dit Mme Laurent. Or, depuis le début de 2020 une nouvelle loi fédérale, C-92, loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Inuits et des Métis, est entrée en vigueur permettant le transfert aux nations autochtones de la protection de la jeunesse et plusieurs nations ont commencé à se prévaloir de ces changements, surtout ailleurs au pays. Durant la première phase, la loi fédérale s'ajoute à la loi provinciale et elle a préséance en cas de conflit. Puis, dans la deuxième phase, les lois provinciale, fédérale et celle de la nation autochtone s'appliquent mais cette dernière devra prévaloir.

    Ici, le gouvernement Legault conteste cette loi devant les tribunaux sur la question du partage des compétences car la protection de la jeunesse est de compétence provinciale. Sauf que les « Indiens » sont de compétence fédérale et un jugement de la Cour suprême du Canada en 1939 a confirmé la responsabilité sur les Inuits du gouvernement fédéral. Je sais, c'est très colonialiste toute cette affaire mais au moins la loi fédéral est un pas vers la reprise de contrôle de leur vie par les peuples autochtones, donc un pas dans la bonne direction.

    Ici au Québec, il semblerait que seuls les Attikamekw ont pu reprendre le contrôle de la protection de la jeunesse avec une entente spécifique avec les gouvernements. Il y a aussi des projets pilote dans d'autres communautés mais le renvoi du gouvernement Legault sur la loi C-92 n'a pas aidé.

  • Claude Bariteau - Abonné 1 décembre 2020 08 h 31

    À vous lire, Mme Laurent a fait un excellent travail. Son travail mérite une attention majeure parce que des enfants titreront avantage des modifications substantielles qui sont mises enfin de l'avant.

    La balle est dans le camp de la CAQ, qui est un parti qui valorise la famille alors que le rapport, comme vous le soulignez, questionne entre autres, ce biais dans la loi.

  • Clermont Domingue - Abonné 1 décembre 2020 08 h 58

    Et les grands remèdes!?

    Peut-on avoir une société bienveillante à l'égard des enfants quand nous avons une société molle à l'endroit des parents???

  • Denis Beauchemin - Abonné 1 décembre 2020 12 h 24

    Je ne comprends pas qu'aucun journaliste n'ait ressorti les dénonciations de la juge Ru o, dénonciations bien antérieures au drame de Granby