La liberté frappée au coeur

Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie âgé de 49 ans, donnait un cours sur la liberté d’expression dans lequel il invitait ses élèves de 13 ans à discuter, sujet délicat, des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Non pas la liberté d’expression qui consiste à dire n’importe quoi sur les réseaux sociaux. Celle plutôt qui se bâtit par esprit critique, libre arbitre, dialogue et respect des autres. Comme il est triste d’avoir à le rappeler. C’est une nuance élémentaire que son assassin d’origine tchétchène, Abdoullakh Anzorov, jeune réfugié de 18 ans, aveuglé par son fanatisme religieux, n’aura jamais appris à faire. Et que d’autres encore, pour le plus grand malheur de nos relations sociales, ne font pas non plus.

Le meurtre barbare de Samuel, décapité à proximité de l’école où il enseignait, à Conflans-Sainte-Honorine, en région parisienne, suscite une indignation à nulle autre pareille dans une France que l’islamisme violent n’a pourtant pas épargnée. Et pour cause. En effet, c’est comme si, en frappant un enseignant, le terroriste avait frappé au cœur de la République, ainsi que l’écrivait lundi dans Le Devoir le collègue Christian Rioux. Une république dont l’école est le cœur battant du projet laïque — et donc un projet pourtant inclusif qui, pour la fermeté avec laquelle est défendue la séparation de l’État et du religieux, a fait de la France une cible principale d’extrémistes obnubilés par une interprétation dérangée et intolérante de l’islam.

Ils se sont attaqués à la liberté de la presse (Charlie Hebdo, janvier 2015), ils se sont attaqués à la liberté de sortir le soir tout simplement (Bataclan, novembre de la même année), ils s’attaquent aujourd’hui à la liberté d’apprendre.

Le Québec n’est pas la France, elle a son histoire et sa géographie et ses débats propres autour des questions de laïcité, d’immigration, de radicalisation et d’injustice sociale, mais, par extension du domaine de la lutte, il est entendu que la violence dont a été victime Samuel Paty résonne partout et interpelle nos libertés démocratiques.

La presse française relève abondamment depuis la fin de semaine que les pressions exercées sur les professeurs ne sont pas un phénomène nouveau. Et que leurs cris d’alarme ne sont guère entendus. En l’occurrence, l’enquête dira si le meurtrier, que la police a abattu, a agi avec ou sans complices. Ce qui ressort surtout de ce drame pour le moment, c’est qu’en amont de son assassinat, M. Paty avait été l’objet depuis le début du mois d’octobre d’une intense campagne d’intimidation sur les réseaux sociaux pour avoir osé utiliser ces caricatures dans ses cours, campagne menée en particulier par une élève et son père, et que ces derniers avaient notamment été appuyés dans leur croisade par un islamiste connu, Abdelhakim Sefrioui, activiste propalestinien radical et antisioniste virulent, proche du Hamas. De ceci à cela, ce lynchage numérique aura apparemment poussé le jeune Anzorov, qui habitait à Évreux, à 80 km de là, à se rendre à Conflans pour commettre son crime.

Dans l’émotion et dans l’urgence soudaine, le président Emmanuel Macron a promis « très rapidement » des actes « concrets » et déclaré que « la peur va changer de camp ». Une quinzaine de personnes ont été arrêtées et les opérations de police se multiplient au sein de la mouvance islamiste. Refait surface un projet de loi contre les contenus haineux sur Internet, tandis qu’un autre visant à prévenir les « séparatismes », c’est-à-dire la marginalisation sociale, sera bientôt déposé. Est en outre attendu dans la semaine un plan d’action contre les groupes radicalisés…

« Des armes et non des larmes », a réclamé le président du groupe Les Républicains au Sénat, un peu trop pressé de politiser l’affaire. Qu’il y ait riposte législative, sécuritaire et répressive, on le comprend tout à fait, tant l’indignation est profonde et justifiée. Cela ne suffira pas pour autant. Il faudra plus de détermination encore dans la défense des valeurs citoyennes, et les moyens qui viennent avec. Afin que les professeurs ne s’autocensurent pas, par peur et par décapitation symbolique, il faudra, bien sûr, comme l’écrivait le directeur du Monde, redoubler de solidarité collective avec une profession qui, comme chez nous, mériterait davantage de soutien et de considération.

Dans la communauté musulmane, de nombreuses voix se sont élevées pour condamner l’assassinat. Comme celle de Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman, qui a dénoncé « les irruptions du terrorisme se réclamant de l’islam, une “pandémie” mondiale féroce ». Fort bien. Mais là encore, il faut que ces voix parlent plus fort. On ne les entend pas assez.

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