Une industrie stratégique

L’industrie du transport aérien a été frappée de plein fouet par la pandémie. Air Canada, Air Transat, Porter, WestJet, Sunwing ont toutes dû mettre à pied des centaines d’employés malgré les programmes d’aide fédéraux comme la Subvention salariale d’urgence et le Programme de travail partagé.

Cet arrêt quasi total des vols de voyageurs (le cargo ayant moins souffert) a eu des répercussions majeures non seulement sur ces transporteurs, mais sur l’industrie aérospatiale dans son ensemble. Des constructeurs comme Airbus, Bombardier et Bell Hélicoptère jusqu’aux fabricants de simulateurs de vols comme CAE, en passant par les motoristes Pratt and Whitney, les fabricants de composantes comme Héroux Devtek, les fournisseurs de services et les grands aéroports, ont vu leurs activités lourdement touchées.

Avant la pandémie, l’industrie du transport aérien et de l’aérospatiale employait plus de 210 000 personnes au Canada. Au Québec, l’aérospatiale seule donnait de l’emploi à 43 000 personnes, soit plus de la moitié des emplois de ce secteur manufacturier au pays.

Sans avoir un portrait précis de la situation après six mois de crise, nous savons que la situation devient de plus en plus critique pour cette industrie dont la majeure partie de la production est exportée dans des pays qui éprouvent les mêmes difficultés, mais qui n’ont pas hésité à intervenir pour conserver leur avantage compétitif.

Il existe bien chez nous des programmes d’aide aux entreprises en difficulté, comme le Crédit d’urgence pour les grandes entreprises et la Subvention salariale d’urgence qui sera prolongée jusqu’au printemps. Mais cela ne suffira pas pour sauver des transporteurs comme Transat et des fabricants qui ont vu leur carnet de commandes fondre comme neige au soleil.

  

Dans une lettre publiée le mois dernier, le président d’Airbus Canada, Philippe Balducchi, en appelait à une aide spécifique de l’État aux transporteurs qui sont évidemment ses clients. Pour l’instant, Ottawa serait mal venu d’ouvrir les frontières, mais cette fermeté ajoute à la nécessité d’une aide spécifique pour les transporteurs. En juillet, Air Canada avait d’ailleurs prévenu ses actionnaires qu’elle devrait revoir à la baisse ses achats d’appareils, dont les A220 construits à Mirabel, si elle n’obtenait pas davantage de soutien.

Un autre des risques courus est celui de la perte d’une main-d’œuvre très spécialisée qui sera bientôt forcée de se réorienter et qu’il faudra remplacer dans trois ou quatre ans.

L’industrie du transport aérien et plus largement de l’aérospatiale étant la troisième en importance au chapitre des exportations canadiennes, on comprend difficilement qu’elle n’ait fait l’objet d’aucune attention particulière de la part du gouvernement Trudeau.

Il faut dire que les sommes en jeu sont considérables. L’Allemagne a consenti 9 milliards d’euros à Lufthansa, la France, 7 milliards à Air France et les Pays-Bas, 3,4 milliards à KLM. Au printemps dernier, l’industrie du transport demandait une cinquantaine de milliards et ses représentants appelaient récemment à une prolongation de la Subvention salariale d’au moins deux années.

Évidemment, quelles que soient la formule et les sommes envisagées, il faudra régler la question du remboursement des forfaits de voyage vendus avant la pandémie et interdire toute forme de rémunération des actionnaires. En Europe et aux États-Unis, les gouvernements n’ont pas hésité à soutenir leur industrie, mais ils ont aussi posé des conditions.

  

Par ailleurs, il ne suffit pas de sauver l’industrie de la faillite, il faut que l’aide gouvernementale serve à accélérer la recherche dans le sens d’une économie carboneutre. À titre d’exemple, la France vient de créer un programme de 7 milliards d’euros pour développer la filière « hydrogène décarboné » destinée au transport sous toutes ses formes, dont l’aviation. Ici même, au Québec, le motoriste Pratt and Whitney, qui a conçu le moteur de la CSeries, plaide pour que l’aide serve à l’innovation, notamment à la conception des futurs moteurs à hydrogène et à électricité.

Comment expliquer que le gouvernement Trudeau se dise très ouvert à investir des centaines de millions dans la seule transformation d’une usine de Ford où seront construites des voitures électriques en Ontario, mais qu’on n’envisage encore rien pour la filière québécoise d’électrification des transports et rien pour l’aérospatiale alors que les firmes installées au Québec sont responsables de 70 % de la R&D effectuée au Canada ? L’avenir de l’industrie aérospatiale canadienne exige un plan de développement spécifique de la part d’Ottawa.

En entrevue, lundi, à la station montréalaise 98,5, le ministre des Transports fédéral, Marc Garneau, qui s’est fait discret au cours des dernières semaines, s’est dit conscient des problèmes et de la nécessité d’agir, ajoutant que la question est complexe. Complexe, sans doute, mais le temps presse.

1 commentaire
  • Mario Jodoin - Abonné 30 septembre 2020 01 h 12

    Portrait flou

    «Sans avoir un portrait précis de la situation après six mois de crise, nous savons que la situation devient de plus en plus critique pour cette industrie»

    En effet, il est difficile de consulter des données précises sur ce qu'on appelle l'industrie de l’aérospatiale, car elle regroupe en fait des parties d'autres industries. Par exemple, CAE fait partie de l'industrie de la fabrication de produits informatiques et électroniques, mais ces produits électroniques sont dédiés à l'aéronautique. Les seules données vraiment fiables sont celles de l'industrie de la fabrication de produits aérospatiaux et de leurs pièces, car elle fait partie en entier à ce qu'on appelle l'aérospatiale. Or, les données les plus récentes montrent que l'emploi dans cette industrie a augmenté de 10,0 % entre juillet 2019 et juillet 2010, passant de 28 550 emplois à 31 400. Toutefois, les heures moyennes travailllées par les travailleurs payés à l'heure ont diminué de 14 %. Bref, M. Sansfaçon a raison de dire que le portrait de la situation de cette industrie n'est pas précis. Cette situation est-elle critique? Peut-être, mais il est impossible de savoir à quel point.