Trop beau pour être vrai

Depuis le début de la pandémie, le gouvernement de Justin Trudeau n’a pas ménagé les occasions d’annoncer des mesures d’aide de toute nature sans se soucier des coûts. L’urgence de soutenir les individus et les entreprises a seule servi de critère pour intervenir, avec les effets pervers inhérents à un tel bal improvisé.

Avant même la lecture du discours du Trône de mercredi, Ottawa se dirigeait vers un déficit presque 20 fois supérieur aux 20 milliards de dollars de l’année dernière. Un déficit à lui seul plus élevé que la totalité des dépenses de 350 milliards de dollars enregistrés en 2019, une année électorale.

Après la lecture dudit discours, nombreux sont ceux qui ont eu l’impression que nous voilà entrés dans une ère fabuleuse où le coût des engagements politiques n’a plus aucune importance, où seule compte la popularité des mesures annoncées.

Bien sûr, l’urgence sanitaire et économique justifiait qu’Ottawa injecte rapidement des dizaines de milliards devenus des centaines en l’espace de quelques mois. Sans ces milliards, nous aurions tous été précipités dans une spirale possiblement catastrophique.

À la mi-août, le taux de « sous-utilisation de la main-d’œuvre » tel qu’il est calculé par Statistique Canada (chômeurs, personnes inactives qui voudraient travailler et travailleurs dont les heures ont été réduites d’au moins la moitié) était toujours de 20,3 % comparativement à 36,1 % en avril, mais à 11,2 % avant la pandémie. L’argent du fédéral est donc encore nécessaire pour éviter une rechute. On ne peut donc que se réjouir de la décision de prolonger le programme de subvention salariale jusqu’en juin 2021 et de remplacer la populaire PCU par un accès accru à l’assurance-emploi. Il était temps, en effet, d’élargir l’admissibilité à ce programme créé à la fin de la grande dépression des années trente, mais réservé à une minorité de travailleurs en difficulté depuis les réformes des années 1990.

Cela étant admis, il faut s’empresser de rappeler que, si Ottawa peut se permettre autant de largesses en temps de pandémie, c’est parce que ses finances étaient dans un bon état au moment où les libéraux ont pris le pouvoir, en 2015. Et c’est aussi parce que les taux d’intérêt sont pratiquement nuls et pourraient le rester longtemps. Ce qui rassure les agences de notation, dont une seule, à ce jour, Fitch Ratings, a abaissé la note de crédit d’Ottawa de AAA à AA+.

  

Là où le bât blesse, c’est que le gouvernement Trudeau, toujours minoritaire en Chambre, confond son devoir d’adopter toutes les mesures d’urgence temporaires qui s’imposent malgré leur coût très élevé avec ses propres ambitions politiques faites de promesses à long terme plus ambitieuses les unes que les autres.

En décrétant la fin de la session, le mois dernier, M. Trudeau disait y voir l’occasion de relancer l’économie avec un plan vert sans précédent. Or, voilà que la deuxième vague de la pandémie lui offre sur un plateau d’argent le prétexte de maintenir le rythme des dépenses adopté depuis le printemps en y incluant de façon magique une gamme de promesses qui n’ont rien à voir.

À titre d’exemple, c’est une chose d’aider les provinces à bonifier les salaires des gens de la première ligne en santé, et c’en est une autre de ramener l’engagement de créer un programme d’assurance médicaments à quelques mois des élections.

Dans la même veine, c’est une chose de prendre sous sa responsabilité les coûts supplémentaires d’une bonification temporaire de l’assurance-emploi assortie d’un gel temporaire des cotisations, c’en est une autre de s’engager à réformer le régime de façon permanente sans rien dire de son financement.

  

Cette soudaine prodigalité sans limites du gouvernement fédéral justifiée par la crise qui perdure a pris tant d’importance dans la vie quotidienne des Canadiens que bien des organisations communautaires et privées, patronales et syndicales, provinciales et municipales, se croient désormais légitimées de remettre sur la table toutes les revendications accumulées au fil des ans. Pourtant, qu’on se le dise franchement, quel que soit le gouvernement au pouvoir à Ottawa, aucun ne peut se permettre de gonfler chaque année ses dépenses de l’équivalent du montant total dépensé l’année précédente, ni même de la moitié ou du tiers, simplement en pelletant le manque à gagner sur la dette des prochaines générations.

Le temps n’est pas à l’austérité, a répété M. Trudeau avec raison, mais il le sera inévitablement plus tôt que tard si ce gouvernement confond les exigences d’intervention en temps de crise avec celles d’une gestion responsable des finances publiques à long terme.

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