Des contraventions pour l’extérieur

Partout où elles ont lieu sur la planète, les manifestations qui regroupent des citoyens s’opposant au port obligatoire du masque prennent les allures d’un grandiose anachronisme. Ces débordements se campent bien mal dans l’époque qui est la nôtre. Alors que la courbe des cas confirmés de COVID-19 recommence à prendre l’allure d’une pente ascendante au Québec et au Canada, la manifestation antimasque qui a eu lieu samedi dans les rues de Montréal et qui a réuni plusieurs milliers de personnes se côtoyant sans protection entre maintenant dans le registre des actions qu’il faut mieux encadrer.

Lundi, le premier ministre Justin Trudeau disait qu’il fallait « s’inquiéter » des statistiques à la hausse, appelant à une vigilance de tous les instants. Ce mardi, alors que c’est jour de rentrée parlementaire à Québec, le premier ministre François Legault évoquera sûrement les dangers d’un relâchement dans les mesures sanitaires. L’heure n’est pas à la multiplication des « partys » et certainement pas non plus à la distribution de câlins, comme en faisaient la promotion certaines pancartes aperçues lors de l’événement de samedi dernier.

Montréal n’est pas un microcosme unique avec ces défilés antimasque. Les opposants au port du couvre-visage ont eu comme capitaine le président des États-Unis, jouant le rôle mauvais du délinquant obstiné refusant d’afficher un tel dispositif de protection — d’ailleurs, des adeptes de Trump brandissaient leurs pancartes ce week-end. Les Américains ont peut-être été les précurseurs, avec des rassemblements antimasque se tenant au pays depuis des mois, mais ailleurs, en Europe notamment, le mouvement s’intensifie, même s’il demeure marginal. Il surfe sur un raz-de-marée nommé réseaux sociaux, où les groupes repliés sur eux-mêmes dans une seule et même bulle s’encouragent sur une même base argumentaire.

La sociologie de l’antimasque est plus complexe qu’elle n’y paraît, et il faut éviter de succomber à la tentation de ridiculiser ses adeptes. Ce ne sont pas tous des complotistes en cabale ou des hurluberlus entièrement déconnectés de la réalité rejetant en bloc toute la science. Pour les antimasques, le rejet de la « dictature sanitaire » passe par toute une gamme de raisons distinctes : le masque serait inutile, purement et simplement, son efficacité n’ayant pas été démontrée ; le masque serait nuisible, provoquerait un sentiment d’étouffement et permettrait la prolifération des bactéries ; le masque serait une entrave aux libertés individuelles et le porter, un signe de fléchissement face aux diktats du « système ».

Les groupes qui diabolisent le masque n’ont pas eu à chercher très loin, il faut le dire, pour déployer leurs arguments. Aux premiers temps de la pandémie, au Québec et au Canada, les responsables de la Santé publique se sont évertués des semaines durant à convaincre la population que le masque n’était pas nécessaire, pire, qu’il ne servirait qu’à créer un sentiment de protection illusoire, amenuisant ainsi d’autres mesures de vigilance essentielles. Dans plusieurs pays d’Europe — la France, plus près de nous —, les volte-face ont été les mêmes qu’ici, où soudain, à la faveur de stocks de masques renfloués et d’une documentation plus abondante sur le sujet, la protection du visage est devenue une recommandation officielle. Au Québec, le masque est obligatoire dans les lieux clos depuis le 18 juillet dernier.

Sans traitement efficace, sans immunité communautaire atteinte, dans l’attente d’un vaccin qui n’est encore qu’une hypothèse, et sachant le rôle des porteurs asymptomatiques dans le phénomène de contagion, le masque n’est pas LA solution des autorités scientifiques et politiques à la transmission du virus, mais bien UN des outils dans cette trousse de « pis-aller » que nous avons à notre disposition pour tenter de faire barrière à la COVID-19. Dans un contexte où la perspective d’une deuxième vague est à nos portes, il n’est pas déraisonnable de s’inquiéter du fait que des regroupements comme celui de samedi dernier mettent à mal d’importants efforts sanitaires consentis par une majorité.

Invoquant la nécessité de protéger cette majorité raisonnable, le premier ministre Legault a récemment adopté une approche coercitive en annonçant que des amendes seraient imposées à ceux qui refusent de porter le masque dans les lieux publics intérieurs. Dans l’esprit d’une gradation des mesures, les regroupements extérieurs de citoyens qui défient les règles sanitaires — tous confondus — devraient eux aussi être soumis à de possibles contraventions, sans que cela remette en question leur droit de manifester ou de s’exprimer publiquement. Si délicate soit cette avancée dans le champ de la répression, elle nous semble devenue incontournable dans un contexte où la pandémie reprend ses droits.

4 commentaires
  • Benoit Samson - Abonné 15 septembre 2020 08 h 41

    Un solution temporaire, efficace, peu couteuse et de plus en plus populaire

    Félicitations pour cet excellent résumé de la situation et merci de nous rappeler la seule solution à la propagation de la COVID au moment de la rentrée de 2020.
    Les motifs des protestataires ne sont pas méchants mais très mal avisés. Quel que soit les raisons qui les incitent à s’opposer aux mesures sanitaires reconnues efficaces contre ce virus, il est certains qu’aucun d’entre eux ne veule causer de mal à qui que ce soit. Ils seront les premiers à être contrits le cas échéant, au chevet d’un membre de leur famille ou ami atteint de cette infection à cause de leur résistance aux mesures de protection les plus élémentaires. On a vu récemment à la télévision américaine des citoyens en larmes déplorer la perte d’un être cher à la suite de leur refus de se protéger et protéger les autres en respectant les mesures sanitaires demandées par les autorités médicales.On avait cru un président délinquant et irresponsable niant le danger, voir l'existence même du problème.
    Les gouvernements provinciaux et fédéral doivent en toute conscience maintenant resserrer la vis. Ils peuvent tenter de dorer la pilule pour les récalcitrants en soulignant que le respect des consignes sanitaires est un geste altruiste et une contrainte temporaire jusqu’à ce qu’un vaccin soit disponible ou que le virus mute au point de perdre sa férocité. Les actions coercitives des gouvernements contre les contrevenants devraient être facilitées par le fait que 75% de la population accepte le besoin de s’entre-protéger en portant le masque. Il devrait être obligatoire en tous lieux, intérieurs et extérieurs, jusqu’au printemps prochain, incluant dans les écoles sous peine d’amendes aux contrevenants. L’équation est facile; des vies seront ainsi sauvées ou perdues si on tarde à resserrer la vis.L'économie s'en portera aussi mieux si on prévient la deuxième vague qui pourrait avoir l'allure d'un tsunami.

  • John Gilmore - Inscrit 15 septembre 2020 10 h 16

    Anomalie dangereuse dans les règles sanitaires

    « Au Québec, le masque est obligatoire dans les lieux clos depuis le 18 juillet dernier. » Sauf — et c'est une vaste exception — dans les immeubles de logement ! Il n'est aucune raison scientifique pour justifier cette anomalie. Le risque de rencontrer le Covid est au moins égal, sinon plus haut dans les espaces communs d'un immeuble de logement d’une dizaine d'étages, où les ainés habitent à côté des étudiants universitaires et des familles avec enfants, et où il y a des visiteurs et des livreurs jour et nuit, que dans un immeuble des bureaux qui ferment à 18h. Pourquoi M. Legault refuse-t-il de protéger des milliers de locataires ? Si j'entre dans une buanderie commerciale, je suis obligé de porter un masque. Mais si j'entre dans la salle de lavage de mon immeuble, aucun masque requis. Ça ne fait pas de sens ! Est-ce que le CAQ et le Projet Montréal sont si redevables aux grandes locataires d'entreprise au Québec que ni le premier ministre ni la mairesse de Montréal ne puissent agir pour le bien-être des citoyens ?

  • David Huggins Daines - Abonné 15 septembre 2020 11 h 20

    Non sequitur

    Le masque est fort utile pour ralentir la contagion, et les "anti-masques" sont des gens d'une ignorance profonde. Par contre, on estime les risques de transmission d'être environ 20 fois moins à l'extérieur. Aussi nuisible que soit les opinions exprimées là-dedans, il est très peu probable qu'on voit des cas de covid résultant directement de ces manifestations.

    Je ne comprends juste pas votre argumentation.

    • Benoit Samson - Abonné 15 septembre 2020 14 h 26

      Les anti-masques ne militent pas seulement contre le port du masque dans les endroits extérieurs.
      Même si les risques de contagion étaient moins élevés dans les endroits à ciel ouvert, ils n'en sont pas exclus. Et quand le résultat d'une telle contagion peut être des mortalités, il est difficile de défendre une telle option même si le nombre de décès serait moindre dans une telle cohorte.
      La seul façon d'arrêter cette propagation est d'agir proactivement, maintenant, avant que le feu de pailles soit hors contrôle et claqer la porte de la grange avant que le cheval en soit sorti. Avant que toutes les régions du Québec ne tourne à l'orange ou rouge, il faut imposer le port du masque sur tout le territoire de la province, à l'intérieur et extérieur, pour arrêter cette montée récente des cas de COVID. Les appels trop timides à la responsabilité sociale ne semblent pas produire les résultats escomptés.