Reprendre l’initiative

N’eût été l’affaire UNIS (WE Charity), Bill Morneau aurait-il remis sa démission précipitamment à titre de ministre des Finances et de député alors que la COVID-19 demeure une menace ? Il est permis d’en douter.

Les fuites orchestrées depuis plusieurs jours par l’entourage de Justin Trudeau portant sur d’importantes divergences entre le premier ministre et son ministre des Finances semblent arrangées avec le gars des vues. Jadis professeur de théâtre, Trudeau le dramaturge a mis en scène une pièce dont les ficelles sont grosses comme les cordages du bateau dans lequel il nous mène.

En ces temps de pandémie, l’action énergique sur le plan financier — quelque 250 milliards en soutien aux individus et aux entreprises pour éviter un effondrement économique — est le fait d’armes du gouvernement Trudeau, qui a vu, d’ailleurs, sa cote de popularité atteindre des sommets. L’électorat lui fut reconnaissant d’avoir atténué les effets néfastes du fort ralentissement qui a frappé l’économie et d’avoir ainsi évité les affres d’une profonde récession.

Or le grand responsable de ce plan costaud qui a dopé les appuis au Parti libéral, c’est Bill Morneau. L’ensemble du gouvernement a certes mis la main à la pâte, y compris le premier ministre, mais en matière de finances publiques et de grands équilibres financiers, c’est le ministre des Finances qui est au bâton.

On ne peut dire que Bill Morneau se soit distingué pour son goût immodéré de l’austérité. Alors que l’économie roulait à plein régime avant la pandémie, il a signé des budgets déficitaires. Sauf exception, les déficits n’excédaient pas ce que permettait l’assiette des revenus de l’État, c’est-à-dire que le poids de la dette par rapport au produit intérieur brut (PIB) continuait de baisser, bien que légèrement. Les conservateurs n’ont cessé de critiquer les budgets de Bill Morneau, qu’ils jugeaient dépensier. Pour eux, il aurait fallu effacer les déficits et même réduire la dette en chiffre absolu. Mais Bill Morneau a persisté à signer des budgets expansionnistes, ce qui se défend.

Or voilà qu’on insinue que ce ministre des Finances prodigue ne l’était pas assez pour Justin Trudeau. Bill Morneau se serait opposé à la volonté du premier ministre de profiter de la situation pour améliorer le filet de protection sociale dont jouissent les Canadiens. C’est du moins ce que son entourage soufflait obstinément aux journalistes.

Pour mieux se débarrasser de Bill Morneau, on l’a donc accusé d’avoir la rage. L’énergie déployée par les apparatchiks pour ternir une étoile du gouvernement apparaît suspecte.

De fait, il y a sans doute plusieurs jours que le départ de Bill Morneau est décidé. Son implication dans l’affaire UNIS — le fait qu’il ait « oublié » de rembourser 41 000 $ à l’organisation pour des voyages en Afrique, avant de le faire finalement lors de sa comparution en commission parlementaire, est certes une raison suffisante pour exiger sa démission. Le Commissaire à l’éthique enquête sur ce possible conflit d’intérêts, d’autant plus que le ministre des Finances a participé à la prise de décision qui a favorisé l’organisation dont lui et sa famille étaient proches. Sa position était rendue intenable.

Or Justin Trudeau est pareillement impliqué. Il ne pouvait pas invoquer cet accroc pour se débarrasser de cette figure de proue de son gouvernement devenue encombrante. Si Bill Morneau devait démissionner pour cette raison, Justin Trudeau, en toute logique, devait l’imiter. Il fallait trouver autre chose.

En annonçant la prorogation de la session et la lecture d’un discours du Trône le 23 septembre prochain, Justin Trudeau, opportuniste, tourne une situation fâcheuse à son avantage. D’abord, il ne sera pas enquiquiné par le comité parlementaire qui ressassait l’affaire UNIS et dont les travaux sont suspendus jusqu’à la reprise de la session. Son parti étant toujours en position de tête dans les sondages, le chef libéral forcera un vote de confiance sur ce discours du Trône, qui prendra les allures d’un programme électoral, et sur le budget 2020-2021 qui, rappelons-le, n’a pas pu être présenté en mars. Ce programme sera très ambitieux, si on se fie aux propos que le premier ministre a tenus en conférence de presse mardi : un plan à long terme pour sortir de la pandémie, des dépenses pour aider la classe moyenne, une « relance verte ». C’est la vice-première ministre Chrystia Freeland, jadis journaliste économique et dont la polyvalence apparaît sans borne, qui remplace le ministre démissionnaire.

Bill Morneau n’était pas un ministre des Finances radin et il n’hésitait pas à dépenser pour stimuler l’économie. S’il est vrai qu’il s’opposait au plan de relance libéral, il y aurait lieu de s’inquiéter de la propension de Justin Trudeau à se servir de la planche à billets.

12 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 19 août 2020 04 h 31

    Couvercle sur la marmite

    L'ami Justin pouvait compter sur l'amie Julie pour ce qui est de leur fuite en avant; lui comme Premier ministre et elle comme Gouverneure générale sujets tous les deux à enquête.

    Prorogation de la session parlementaire, dites-vous? Plutôt nouveau budget présenté à la prochaine pour amener les élus à un vote de confiance devant soit confirmer le Parti Libéral au pouvoir soit tous et toutes nous amener en élections précipitées...

    ...pour confirmer le Parti Libéral au pouvoir à Ottawa avec un gouvernement majoritaire, cette fois. Car, il nous faut bien en convenir, ni le PCC et encore très moins le NPD sont prêts à prendre la relève. Avec le PLC minoritaire à la barre, on a énormément dépensé sans compter pour nous conduire collectivement dans ce cul de sac gouvernemental.

    La question que je me pose est à savoir si nous ne sommes pas à mettre un couvercle hermétique sur une marmite en ébullition grandement susceptible de nous exploser à la figure un moment donné. Assez bientôt?

    • Cyril Dionne - Abonné 19 août 2020 08 h 02

      Prorogation ou pas de prorogation, telle n’est pas la question. Les gens n’oublieront pas le dernier scandale de We Charity parce qu’il personnalise les abus et le népotisme de cette famille qui n’a plus la ferveur populaire. Si ce n’était pas pour les trois villes, Montréal, Toronto et Vancouver, il n’aurait jamais été élu. Et pourquoi ces villes votent-ils pour notre Justin? C’est parce qu’elles sont à plus de 50, 60 et 70% composées d’immigrant de première et deuxième générations qui pensent plus à faire venir le reste de leur famille au pays, grands-parents, oncles, tantes, cousins, cousines, neveux, nièces et j’en passe grâce aux politiques d’immigration qui sont une véritable passoire, chemin de Roxham oblige, que de s’attarder à faire du Canada un pays de citoyens, par ses citoyens et pour ses citoyens. Vivement un Québec indépendant.

      Ah! Les citoyens du monde et de nulle part de Justin Trudeau et des états postnationaux.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 août 2020 08 h 15

      Bonne analyse prévisionnelle.

      J'ajoute que vendre du rêve est le fondement de l'approche du PM Trudeau. Son père le fit avec l'idée de sauver le Canada en misant sur l'énergie surtout pétrolière pour concurrencer l’énergie électrique du Québec. Il réalisa seulement son premier rêve.

      Son fils a poursuivi son deuxième en misant sur le renflouement de la classe moyenne avec un penchant pour l’environnement qui s'imposait.

      Devant la déconfiture du Projet Énergétique National (PEN) et l’endettement du Canada, son père, qui trainait des fantômes pour son coup de force de 1970, démissionna et revint à la charge pour sauver le Canada à la suite du renversement du gouvernement Clark.

      Que veut faire son fils ? Se laver les mains sur le dos du ministre Morneau, ouvrir la porte à l’entrée de M. Carney en faisant la promotion de son rêve initial et jouer son va-tout dans un contexte politique qui le favorise ? En fait redevenir majoritaire par sa reprise du pouvoir advenant une élection à la suite du rejet du discours du trône de septembre.

      Demeurera un hic : le rapport du commissaire à l’éthique.

      Or, s’il obtient une majorité d’élus, il s'estimera politiquement blanchi par le peuple. Dans le cas contraire, il démissionnera. C’est la marge, selon moi, que lui laissent les dirigeants de ce parti.

      Ils savent que l’endettement associé aux politiques correctives des effets de la pandémie ne permet guère autre chose que du rêve et un réalignement économique inspiré par M. Carney, qui l'annoncera en début de 2021 dans son livre à paraître : « Value(s) » : Building a Better World for All ».

      M. Dutrisac, vous avez vu juste. Toutefois, M. Trudeau, de retour majoritaire, devra composer avec une situation économique moins favorable à des réformes sociales d'envergure, encore moins à une relance de l'industrie pétrolière. Il le sait sûrement, mais veut le pouvoir et fonce pour l'avoir avec des applaudissements.

    • Pierre Bernier - Abonné 19 août 2020 10 h 05

      Tout ça serait-il en lien avec la "charge mentale" qu'un professeur de théatre, sans diplome, doit avoir l'air de supporter ?

    • Claude Bariteau - Abonné 19 août 2020 10 h 36

      J'ajoute un point.

      M. Trudeau parie sur un vote de déviance après la présentation du discours du trône du 23 septembre. Sans ce vote, il demeurera minoritaire et devra composer avec le rapport du commissaire à l'éthique au début de 2021. Il est plus que probable que les partis d'opposition, sauf peut-être le PC, ne défient pas le gouvernement qui présentera des voeux pieux, mais aigiseront leurs couteux pour mettre fin aux aspirations impériales de ce PM fort en rêves qui aiment rouler ses muscles en spectacle.

      Dans ce scénario, il doit compter sur l'élection de M. Carney dans le comté laissé vacant par M. Carney avant de se retirer ou d'être renversé en chambre.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 19 août 2020 07 h 59

    Bill Morneau chassé Justin Trudeau fait appel au réparateur Maytag!

    Voilà ce que j'ai entendu hier sur LCN de Madame Latraverse. La surprise fut de taille car faire un tel commentaireven en dit long sur la pensée de Madame Latraverse, en particulier sur les qualités d'un ministre aussi important dans le Dominion! La tactique des chaises musicales en branle, ce qui compte ce sont d'abord les petits et les petites amies, pour ce qui est des qualifications pour le poste cela n'a pas d'importance!
    Il est étrange que partout ailleurs on exige d'abord des qualifications pour avoir la personne correspondant à un poste requérant de solides connaissances! Des journalistes ont aussitôt pris la relève pour protéger Justin Trudeau et la nouvelle Ministre des Finances! Ainsi, comme c'est une femme ça va tout changer! Ce qui n'est pas un critère acceptable! Oui, mais elle a de l'esprit! Avoir de la répartie, etc, est-ce utile dans le milieu qu'occupait Monsieur Morneau?
    Chez les Libéraux on tourne la page avec le désir d'effacer rapidement tous les échecs, les déboires! Ces us et coutumes britanniques considèrent bien peu les citoyens qui constatent chaque jour que les diirigeants actuels s'amusent à tourner en rond, pendant que des employés et des compagnies eux et elles n'ont pas un rond pour susbsister! Vivement que le Québec quitte le Dominion, avant qu'il ne soit à l'agonie!

  • Charles-Étienne Gill - Inscrit 19 août 2020 10 h 14

    C'est tout ?


    La dette est immonde. À la rigueur, le déficit de cet année serait tolérable si l'on n'avait pas fermer les yeux, ce que le Devoir a fait, sur les déficits cumulés de Trudeau.

    Pour rien. Des milliards ont été engloutis et pendant ce temps, Phénix (le système de paie) n'est toujours pas correctement remplacé et si vous appelez le fédéral pour un quelconque service, c'est l'enfer.

    La dette est de 1000 milliards. Ça n'a aucun sens, peut se faire censurer dans les commentaires car on ne sait tellement plus comment écrire 1000 milliard qu'on confond le trilion avec le billion. On ne devrait pas avoir à se préoccuper de le savoir.

    Et au lieu de reconnaitre sa propre turpitude à ne pas avoir surveillé correctement cet endettement qui va nous paralyser, Le Devoir relativise la chose : « S’il est vrai qu’il s’opposait au plan de relance libéral, il y aurait lieu de s’inquiéter de la propension de Justin Trudeau à se servir de la planche à billets. ».

    Mais qu'est-ce qu'il vous fait au Devoir pour commencer à couvrir l'horreur de la dette?

    • Brigitte Garneau - Abonnée 19 août 2020 15 h 02

      J'espère que vous aurez une réponse à votre question.

    • Françoise Labelle - Abonnée 19 août 2020 18 h 07

      M.Gil,
      les américains viennent de dépenser 6 «trillion» selon leur échelle longue, soit 6 mille milliards selon notre échelle courte. Cf.«The U.S. has thrown more than $6 trillion at the coronavirus crisis. That number could grow.» NYT.
      La dette/pib des USA est à 106% contre 89% pour le Canada. Le Canada a la chance d'avoir un système social qui le place loin des USA de ce point de vue.
      Cf. Tradingeconomics

    • Cyril Dionne - Abonné 19 août 2020 20 h 42

      Chère Mme Labelle,

      Les États-Unis ont la plus grande réserve d'or du monde, soit plus de 8 000 tonnes. Cela représente plus de deux fois les réserves d'or de l'Allemagne et plus de trois fois les réserves d'or de l'Italie et de la France. Le Canada, « 0 » tonne. Rien, nada, nothing.

      Les États-Unis sont la première puissance économique mondiale. En 2019, leur PIB était de 21 427 milliards de dollars (US évidemment), soit environ un cinquième du PIB mondial. En plus, ils comptent plus de 170 millions de travailleurs. Le Canada était la 10e puissance économique mondiale en 2019 avec un produit intérieur brut de 2 200 milliards de dollars (CAN) ou 1 700 (US) avec seulement 15 millions de travailleurs. En d'autres mots, l'économie américaine est quasiment 13 fois celle du Canada.

      Le ratio de la dette des USA rapport au PIB est à 106% contre 89% pour le Canada. Mais les États-Unis incluent toutes les dettes par rapport au PIB. Le Canada non, parce que si on inclut les dettes des provinces, le ratio de la dette par rapport au PIB si situait au-delà de 110%, ceci en 2019 avant la crise économique. Et plus de 40% des dettes du Canada sont détenus maintenant par des étrangers et on fait un clin d'oeil à l'Empire du Milieu. Le Canada ressemble de plus en plus à la Grèce est c’est la raison principale pourquoi Bill Morneau a quitté le SS-Titanic et son capitaine dépense, Justin Trudeau. Nous nous alignons vers une crise économique majeure et sans précédent au Canada. Je plains les générations qui ne sont pas encore nées.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 19 août 2020 15 h 00

    Belle métaphore M. Dutrisac...et pourquoi pas la commedia dell'arte?!

    Justin Trudeau homme de théâtre: permettez-moi de vous dire, cependant, que c'est loin d'être un compliment pour les gens qui œuvrent vraiment dans le milieu théâtral. Le seul rôle que M. Trudeau joue avec brio est celui de figurant. Quant au premier rôle, le plus important (premier ministre), il n'a, malheureusement, pas le talent. Je serais bien curieuse de savoir ce que ses élèves (théâtre) ont appris de lui. Je suggère à M. Trudeau la commedia dell'arte (théâtre caricatural où on utilise le masque).

  • Christiane Charest - Abonnée 19 août 2020 21 h 51

    Le Fourbe en Chef

    Dans l’une des fables de Jean de La Fontaine, une grenouille qui se prenait pour un boeuf s’enfla si bien qu’elle creva. Dans les Fourberies de Scapin de Molière, les tromperies font légion dans le beau et le moins beau monde. La grenouille de la fable fait penser au fourbe en chef du PLC envasé dans toutes ses manigances depuis son accession comme PM du Canada. Il ne tiendra plus la scène encore longtemps, ses fourberies étant si grotesques qu’il en devient ridicule.