Protégeons le français au travail

L’Office québécois de la langue française (OQLF) a publié un premier rapport inquiétant sur l’érosion du français au travail. En résumé, mieux vaut parler anglais pour trouver du travail au Québec, en particulier dans la région de Montréal. Cette dérive inacceptable exige des correctifs fermes et immédiats du gouvernement Legault, qui a trop traîné en matière de protection du français.

Selon l’étude de l’OQLF, près de 40 % des entreprises au Québec et 63 % à Montréal demandent ou souhaitent des compétences en anglais dans leurs processus d’embauche. Le quart des villes québécoises ainsi que la moitié des municipalités et arrondissements sur l’île de Montréal en exigent tout autant.

Le déclin du français comme langue du travail, en particulier dans la métropole, a fait couler beaucoup d’encre dans la dernière décennie, mais c’est la première fois que l’OQLF produit une étude détaillée à ce sujet, avec la participation de l’Institut de la statistique du Québec. Personne ne pourra chipoter sur la méthodologie et l’échantillonnage (2460 entreprises de plus de 5 personnes et 181 municipalités et arrondissements). La seule critique à formuler à l’encontre de l’OQLF, c’est d’avoir attendu tout ce temps avant de mesurer un phénomène qui inquiète depuis belle lurette les démographes, le Parti québécois et tous les défenseurs du français. Depuis le temps qu’on en parle… Sans doute l’Office a-t-il été contaminé par l’angélisme avec lequel le gouvernement Couillard contemplait la situation linguistique.

  

Appelé à commenter le rapport de l’OQLF, le premier ministre, François Legault, a jugé qu’une exigence aussi élevée pour la maîtrise de l’anglais « n’est pas acceptable », et pour cause. Même quand un poste ne requiert pas le bilinguisme, les employeurs privilégient en majorité toujours ou parfois un candidat bilingue. Les raisons évoquées rappelleront de désagréables souvenirs antérieurs à la Révolution tranquille lorsque l’anglais était la langue d’usage au travail dans un Québec peuplé de porteurs d’eau francophones. L’adoption de la loi 101, en 1977, a parachevé le chantier amorcé avec la Révolution tranquille pour rendre les Québécois francophones maîtres chez eux.

Au travail, nous redevenons peu à peu, lentement et subtilement, locataires chez nous. Dans bien des bureaux de Montréal, il suffit de la présence d’un seul employé anglophone dans une réunion pour que la langue d’usage passe du français à l’anglais. Exagéré ? L’étude de l’OQLF confirme l’existence de cette réalité. Ainsi, 21 % des entreprises québécoises, et 41 % de celles établies à Montréal exigent la connaissance de l’anglais pour les communications orales à l’intérieur d’une organisation. Près de 94 % des Québécois sont capables de soutenir une conversation en français, selon les données de l’OQLF. Seul le pouvoir d’attraction de l’anglais, langue des affaires et langue du divertissement mondialisé, peut expliquer ce phénomène.

Le bilinguisme est un atout, diront les modernes décomplexés et les tenants du multiculturalisme. Sans mesures de vigilance et de protection du français au travail, il n’y aura plus de frein à la progression de l’anglais au travail dans la région de Montréal. Le renforcement des exigences de bilinguisme se fera par osmose et insouciance, sans aucun plan machiavélique d’anglicisation, contrairement à ce qu’imaginent les esprits affolés. Le résultat sera le même. Les francophones qui n’ont pas une maîtrise suffisante de l’anglais seront « étrangers dans leur propre nation et coupés de débouchés professionnels », comme le précise le chef intérimaire du PQ, Pascal Bérubé.

Le ministre de la Justice et responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, a promis un plan « costaud » pour répondre à une situation « extrêmement préoccupante ». La Coalition avenir Québec (CAQ) pourrait s’inspirer des propositions faites par le PQ depuis 2017. Le PQ suggère d’assujettir les entreprises de moins de 50 employés à la loi 101 et de resserrer les dispositions interdisant aux employeurs d’exiger la maîtrise d’une autre langue que le français, à moins que l’accomplissement de leur tâche nécessite une connaissance de l’anglais.

Le plan d’action du gouvernement est prêt, assure M. Jolin-Barrette. Ministre responsable de la Langue française depuis bientôt un an, celui-ci a disposé d’un délai suffisant pour présenter une réforme de la Charte de la langue française. Une réforme qui doit réitérer le droit fondamental des Québécois de vivre et de travailler en français sur leur territoire, tout en respectant les droits de la minorité linguistique anglophone. Une réforme qui devra enfin proposer une main tendue aux allophones, par des mesures accrues de soutien à la francisation et à l’intégration. L’essor d’une langue et d’une culture française commune ne peut dépendre uniquement des codifications législatives. Ce devoir nous renvoie aussi à notre responsabilité collective comme société d’accueil ouverte, juste et tolérante.


 
64 commentaires
  • Pierre Labelle - Abonné 14 août 2020 06 h 30

    Locataire ou...

    Sommes-nous revenu à la période pré-1976!!! Il semblerait bien que la réponse à cette interrogation est tristement oui. Le ministre Jolin-Barrette a une occasion de nous démontrer où se situe la CAQ ! La position de ce parti, assis entre 2 chaises, doit cesser et rapidement.

  • Raynald Collard - Abonné 14 août 2020 06 h 40

    Nous sommes responsables de notre propre invisibilisation.

    Un nom anglais (ou exotique) à nos nouveaux nés. Une bilinguisation "sans accent" pour nos étudiants. La recours incessant dans les médias et nos propres conversations au snobillard "comme on dit en anglais". Le singeage de nos "élites dites progressistes" des lubbies universitaires de la gauche enculeuse de pogos américains. La lâcheté de nos élites politiques (lire Valérie Plante, Philippe Couillard, (à voir pour François Legault)) devant le colonianisme culturel de nos voisins du sud.......

    Un sacré redressement s'impose. Levez la main les courageux prêts à livrer cette bataille.

    • Jean Richard - Abonné 14 août 2020 11 h 08

      On a beau entendre parler espagnol en déambulant sur la plaza Saint-Hubert ou sur la rue Beaubien, on a beau avoir dansé le tango et la bossa nova au kiosque à musique du parc de la Petite italie (mais pas l'italien car même dans ce quartier, il a depuis longtemps cédé sa place à l'anglais), qu'on se rassure, le français est resté presque totalement imperméable à l'espagnol, et encore plus au portugais, qu'on entend très très peu à Montréal, malgré l'invitation du Dr Arruda à cuisiner des pastéis de nata en période de confinement. Cette situation confirme un fait pas du tout récent : l'époque des conquistadors est terminée et le risque que l'espagnol et le portugais viennent coloniser la culture francophone québécoise est pratiquement nul.
      À l'opposé toutefois, l'anglais est encore et encore une langue fortement colonisatrice, qui arrache un à la fois les mots des autres langues afin de stériliser ces dernières. Une langue qui meurt perd peu à peu son vocabulaire, sa syntaxe, sa musique, ainsi que la pensée et la culture qu'elle véhiculait.
      Au Québec, le colonisateur a la tâche très facile, trop facile. Le comme-on-dit-en-anglais (si cher à Radio-Canada) lui arrache les mots de son dictionnaire, comme on arrache les pissenlits d'une insipide pelouse. Le colonisé, il faut malheureusement l'avouer, est l'auteur privilégié de sa propre destruction. Le français n'est pas en train de mourir, il est en train de se suicider. Ou encore, le français n'est pas en train de mourir par incapacité à remplir son rôle, mais parce que sa date de péremption approche. On lui a étampé quelque part une date fictive au-delà de laquelle il devra se taire. On appelle ça de l'obsolescence planifiée, planifiée à la fois par le colonisateur et le colonisé, qui finissent par ne former qu'une seule entité tant ils s'entendent bien.
      On a cru un moment que le colonisé finirait par s'éteindre sans laisser de descendants. Nous nous sommes trompés.

  • Jacques Laberge - Abonné 14 août 2020 06 h 59

    "LE" devoir du journal "LEDEVOIR"

    Défendre la langue française à Montréal est un défi que les journalistes et le directeur de notre journal savent relever. C'est un combat de plus en plus nécessaire qui mérite un engagement plus systématique.

    Jacques Laberge

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 15 août 2020 13 h 13

      On ne lit pas le même journal. Mes bras sont tombés trop souvent pour que je m'indigne désormais. Le Devoir est engagé dans la colonisation bilinguisante, pas dans la défense du français. Ce qui est « montréalais » et pourtant complètement anglo se mérite de belles couvertures dans les sections culturelles. Les collaborateurs couvrent les navets américains et on prend même la peine de nous informer au sujet de Taylor Swift. Dans cette fricassée, les artciles faisant vraiment la promotion du fait français ou critiquant l'anglicisation peinent à créer une marque éditoriale durable, pourtant la sensibilité du lectorat est forte. On prend l'avant-garde progressiste américaine et on la traduit, sans même se rendre compte que ça n'est pas pertinent et que notre réalité politique et sociale est différente. On me répondra qu'il existe Rioux ou Cornellier. D'accord, mais ceux-là devraient être des modérés, pas représenter la dernière ligne de défense.

      Le Devoir est absolument sourd à l'anglicisation de la métropole, pourtant évidente. Si ça n'est pas remarqué, si ça n'est pas l'objet d'un suivi systématique, comment alors croire à la probité dans les affaires sociales plus complexe? Le sujet le plus important est à peine couvert, ça en dit long sur le reste.

      Pourtant avec son histoire, Le Devoir devrait avoir à peu près la même grille que Frédéric Bastien. Tiens, les journalistes du Devoir prennent le métro, non? Pourquoi la loi 101 n' y est pas respectée pour les annonces au sujet du COVID? C'est pas compliqué. Ils s'en foutent? Pour ne pas le voir, il faut s'en foutre. Si on le voit et qu'on ne réagit pas, c'est qu'on cautionne?

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 14 août 2020 07 h 32

    La situation n'est pas que grave, elle est tragique..

    Les mesures ponctuelles ne suffiront pas. La situation est tragique :

    « Selon les projections du document Projections linguistiques pour le Canada, 2011 à 2036, le poids démographique de la population de langue maternelle française au Québec devrait passer de 79 % en 2011 à une proportion oscillant entre 69 % et 72 % en 2036.»
    https://www.ledevoir.com/societe/490027/projections-linguistiques-chute-de-la-place-du-francais-d-ici-2036

    La première mesure à prendre est de poser le statut de la langue sur un grand principe : faire du français une langue d'État du Québec.
    Une langue d'État se décline selon un protocle convenu entre États souverains , et ; à l'intérieur la seule langue de communication de ceux qui parlent au nom de l'État du Québec.
    Il est grandement temps d'arrêter de se penser comme une province et de se penser comme un État, sur les assises duquel, repose l'existence même d'une nation.

    La deuxième mesure concerne la noyade migratoire, qu'il faut réduire et configurer, non pas en fonction de l'économie mais bien de la démogaphie, afin de relever le défi exitentiel qui se pose dramatiquement à nous : « La démographie c'est le destin » A Comte

  • Bernard LEIFFET - Abonné 14 août 2020 07 h 36

    Des promesses, toujours des promesses et « c'est inquiétant », c'est une rengaine de mauvaise augure!

    N'en doutons point, la langue et la culture françaises ont été malmenées par les libéraux, dont Philippe Couillard, qui a mis la table pour favoriser les anglophones de Montréal. Faut-il rappeler ses propos à la TV avec Madame David de QS concernant la nécessité de parler l'Anglais au Québec! Bref, c'est lui et le PLQ entier qu'il faut dénoncer comme on pointe ceux qui ont participé à des massacres, sacrifiant le Français au profit de l'Anglais qui jongle plus avec le pouvoir de l'argent, sans l'Anglais à Montréal tu n'est plus rien! Évidemment, la plupart des libéraux sont des anglophones purs et durs!
    Parler de la CAQ et de son chef, c'est plonger dans l'univers du néant! À part faire des promesses, le PM François Legault et ses ministres de la justice, de l'éducation , etc. appréhendent la complexité auxquels ils doivent faire face! Pourtant la réalité est bien là et comme il a fallu combattre la pandémie ils doivent essayer de faire mieux sur le champ de bataille linguistique dont on sait qu'en arrière plan il existe toute la machine libérale du Dominion et des québécois acoqunés à leur dogme pour lesquels l'Anglais est le maître des lieux, le Français un brin de culture non essentiel!
    VLQF!