Le «modèle» prend l’eau

Depuis cinquante ans, les Québécois se sont fait dire qu’ils avaient l’immense privilège de profiter d’un modèle de société unique en Amérique du Nord, construit selon des principes de progressivité fiscale et d’un accès quasi universel et peu coûteux à une foule de services.

Malheureusement, avec près de 5000 décès à ce jour, la crise sanitaire nous renvoie l’image d’un échec. Un échec qui ne se limite pas aux CHSLD, car il affecte des pans entiers de nos services publics, de la santé à l’éducation en passant par les garderies, la prise en charge des jeunes en difficulté et jusqu’à l’entretien de nos infrastructures, toutes catégories confondues.

Les Québécois consacrent une plus grande partie de leurs revenus que les autres Canadiens aux services offerts par les gouvernements, soit 37 % du PIB contre 30 %. Et comme ce PIB est inférieur, cette ponction fiscale plus importante a pour conséquence de faire glisser le revenu disponible des ménages loin en dessous de celui des voisins ontariens, soit 53 200 $ comparativement à 66 200 $.

Avec une telle différence, nous devrions nous attendre à une qualité de services supérieure. Ce qui n’est pas le cas, entre autres parce que nous avons choisi, par notre vote tous les quatre ans, la quantité aux dépens de la qualité.

On a attribué les difficultés rencontrées dans les CHSLD et ailleurs en santé et en éducation aux compressions de l’ère Charest-Couillard, mais c’est trop simple. Elles sont aussi le résultat d’une gouvernance et d’une gestion déficientes, voire d’une culture de la médiocrité vécue de haut en bas des organigrammes.

En santé, par exemple, aucune grande réforme entreprise depuis Marc-Yvan Côté jusqu’à Gaétan Barrette, en passant par Jean Rochon et Philippe Couillard n’a abouti à une amélioration significative de l’accessibilité aux soins. Le virage ambulatoire devait s’accompagner de soins à domicile qu’on attend toujours. Encore aujourd’hui, une poignée seulement de médecins condescendent à visiter des vieillards chez eux.

Les fusions d’établissements devaient conduire à un meilleur suivi des patients ; elles ont plutôt accru la bureaucratie, aggravé l’absence de responsabilisation et démoralisé les intervenants sur le terrain.

Depuis trente ans, les Québécois attendent de façon révoltante aux urgences et pour avoir accès à un médecin en cabinet. On a remplacé les CLSC par des GMF auxquels on a ajouté du personnel payé par l’État, mais on attend toujours…

  

En éducation, le taux de diplomation (et de décrochage) des jeunes Québécois est le pire au pays, malgré des dépenses équivalentes. Le constat n’est guère plus reluisant pour le cégep (avec ses départements autogérés sans contrôle et ses quatre mois d’inactivité annuelle injustifiée) et à l’université, malgré la presque gratuité et le généreux régime d’aide.

On accuse les écoles privées d’écrémer le secteur public, ce qui n’est pas faux. Ce qu’on ne dit pas, c’est que les parents ont glissé vers le privé au fil des ans à cause de l’absence d’encadrement individuel des jeunes du secondaire public.

Ce manque de suivi, on le doit à la formule des polyvalentes, mais aussi au syndicalisme enseignant surtout occupé à « mobiliser » ses troupes en vue de la prochaine négociation et à s’opposer à toute réforme. On rejette la création d’un ordre professionnel en prétextant le dédoublement des rôles, mais ce qu’on craint avant tout, c’est d’y perdre en rapport de force et de se voir imposer des exigences telles l’obligation d’une formation continue et l’inspection professionnelle des membres, qui constituent la norme pour toutes autres professions.

Nous avons la fâcheuse habitude au Québec de créer de magnifiques et généreux programmes avant même d’avoir fait atterrir ceux qui existent déjà. Que dire de cette promesse de la CAQ de créer à grands frais un réseau de maternelles 4 ans, alors qu’il manque encore de places dans les centres de la petite enfance ? On vient de réduire la contribution financière des parents doublement chanceux puisque leurs enfants fréquentent déjà un CPE et, pendant ce temps, des milliers de parents doivent toujours payer 45 $ par jour pour une place en garderie privée, même après deux ans d’attente d’une place en CPE. Et les maisons des aînés, quelle bonne idée ! Mais qu’a-t-on prévu pour les 95 % de plus de 80 ans qui n’y auront jamais accès ?

La crise économique qui s’amorce sera difficile. L’ère des surplus budgétaires fera place à des années de restrictions. À moins d’un miracle, le gouvernement du Québec devra rapidement revoir ses priorités. L’accessibilité aux services offerts et la qualité doivent devenir la norme absolue dans tous les secteurs. Pour le moment, le Québec est un quêteux à cheval qui justifie sa médiocrité par la défense d’un modèle empêtré dans le corporatisme.


 
57 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 8 juin 2020 06 h 24

    La CAQ, comme le gouvernement précédent, ne perpétue qu'une société dépassée!

    Le corporatisme est dans leur lorgnette un élément structurant qui est à bout de souffle. La société distincte que l'on voudrait n'est qu'un leurre et la comparaison avec les autres, comme l'indique d'ailleurs cet éditorial, n'est pas réjouissante. En fait, tout sonne creux et les promesses d'un redressement généralisé des services et des ministères ne se font jamais au profit des citoyens!
    Il semble y avoir des relands avec les rois fainants qui au 8e siècle qui gardèrent leur statut en donnant de l'argent à des bien nantis pour que ces derniers dirigent le pays! Voilà de quoi réjouir le PM François Legault et son modèle économiwque avec le monde des affaires. Non, il ne s'agit pas de paresse contrairement aux idées reçues, mais d'un engouement pour distraire et rendre heureux subtilement les citoyens!
    La plupart des ministères ont vu leur effectif de gestionnaires explosé lequels n'ont accouché que d'une souris! Les soins à domicile relèvent toujours d'un projet à mettre sur la bonne voie et le décrochage scolaire nous place en fond de cale, c'est-à-dire près de l'abîme où la société se dirige! Devons-nous être fier de ce palmarès? Et d'une société distincte savamment divisée pour mieux la contrôler?

    • Gilles Sauvageau - Abonné 8 juin 2020 10 h 23

      Commentaire très intéressant !!!

      Gilles Sauvageau
      L'Assomption

    • Pierre Grandchamp - Abonné 8 juin 2020 16 h 56

      Faux! Le décrochage scolaire ne nous place pas en fond de cale!

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 juin 2020 09 h 23

      Le problème réside dans les 15 années d'austérité imposées par le PLQ, plus les privatisations et les subventions, sans condition préalable, aux entreprises, amis du pouvoir. On a écarté le modèle québécois de l'état providence instauré par la Révolution tranquille de René Lévesque. C'est le modèle néolibéral que l'on idéalise malgré son échec cauchemardesque partout où il a été essayé.

  • Luc Champagne - Abonné 8 juin 2020 06 h 30

    Hélas

    À la première lecture de votre chronique,j'ai été choqué. En voulant la commenter,j'en suis arrivé à cette conclusion:il a raison.Hélas!

    • Cyril Dionne - Abonné 8 juin 2020 09 h 45

      Oui, M. Sansfaçon a malheureusement raison. Bureaucratie rime avec syndicats. Une société où les citoyens sont surtaxés et pourtant, ne peuvent même pas profiter des services élémentaires que tout le monde prennent pour acquis ailleurs dans le merveilleux monde du ROC. En Ontario, endroit où l’on paie peu de taxes et impôts et 14,5 millions de population, c’est facile pourtant d’avoir un médecin de famille et les visites à l’urgence ne se comptent en journées, mais en quelques heures seulement. Durant la pandémie, le ministère de l’éducation de l’Ontario était prêt pour offrir une éducation de qualité en ligne et pourtant au Québec, on ne cessait pas d’improviser et on le fait encore.

      Ce n’est pas surprenant que si le Québec était un pays aujourd’hui, il aurait la médaille de bronze pour les pays les plus pires de la planète en ce qui concerne la COVID-19 avec ses 587 morts par million, derrière la Belgique et le Royaume-Uni seulement. Montréal, eh bien, elle ne vise que la médaille d’or avec son 1 723 décès par million à l’heure de ce commentaire.

      Il faut le dire, la société québécoise, avec toutes ses promesses d’un monde meilleur, à échoué. Mais il n’est pas trop pour se reprendre en main et il semble évident ce qui est à faire.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 8 juin 2020 11 h 10

      @ M. Champagne

      Je ne suis pas aussi pessimiste que lui.Je trouve que, sur certains aspects, il fait des affirmations gratuites qui demanderaient explications. Notamment en éducation.

      Quant aux décès dus à la pandémie, il faut faire attention, car les façons de compter les décès varient beaucoup d'une société à l'autre.
      J'ai ramassé le fichier suivant sur le site dela CAQ: https://coalitionavenirquebec.org/fr/blog/editionspeciale/covid-19-comparer-le-quebec-aux-autres/

      La meilleure façon de compter les décès, c'est en comparant avec les années précédentes.

    • Céline Delorme - Abonnée 8 juin 2020 11 h 56

      Bien d'accord avec M Champagne.
      Deux raisons possibles de ces difficultés de notre société,
      Comme le signalait le cinéaste Denis Arcand, dans son entrevue récente de RC radio avec Stéphane Bureau: Au Québec, on veut réinventer la roue: on fait de grandes réformes en Santé et en Education sans jamais aller étudier ce que font les autres pays ou provinces qui fonctionnent bien, ou qui sont reconnus pour leur excellence mondiale. Pourquoi? Mystère.
      Autre cause souvent signalée: contrairement à plusieurs autres provinces et pays, la capitale et les décideurs sont à Québec, alors que la majorité de la population, des écoles,les entreprises et les services de santé, sont à Montréal et sa région.
      Les décideurs de Québec sont loin des problèmes les plus sérieux et les ordres de priorité mettent Montréal en bas de la liste.

    • Françoise Labelle - Abonnée 8 juin 2020 13 h 58

      M.Dionne,
      si les gens ne se rendaient pas à l'urgence pour les ti bobos, il y aurait moins de flânage dans les urgences. Il y a un tri à l'entrée des urgences. À mon centre de santé Ma Clinique de Lebourgneuf, il y a toujours un médecin pour les urgences.
      «L'Ontario a incité les patients à se rendre dans les cliniques privées ou chez les médecins de famille. L'urgence est là pour les cas critiques seulement. »

      La décentralisation: «En Ontario, les omnipraticiens n'ont pas de quotas à remplir et ne sont pas obligés de travailler en milieu hospitalier, comme au Québec. Le gouvernement ontarien leur offre plutôt des incitatifs financiers. Les 3000 médecins regroupés en équipes familiales sont forcés de collaborer, parce qu'ils ne sont pas payés à l'acte, mais aux résultats.»
      Le revers: les soins éclairs chronométrés. La qualité est bien difficile à chiffrer. Le renouvellement d'ordonnances devrait se faire à distance à moins que des prélèvements n'exigent une modification.

      «Un des aspects cruciaux de la réforme ontarienne a été d'éliminer l'hôpital comme porte d'entrée du système de santé.» La réforme Barrette a fait le contraire. En Suède, le système est décentralisé; les villes et les comtés gèrent une part importante du système selon les besoins locaux. Le personnel infirmier y a plus de responsabilités. Et je n'ai pas revérifié mais le salaire des omnis suédois était plus raisonnable qu'au Québec et en Ontario.
      https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/709022/reforme-sante-ontario-lecons-quebec
      https://www.usherbrooke.ca/politique-appliquee/fileadmin/sites/flsh/politique/documents/cahiers/Vol2-no3-article2.pdf

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 juin 2020 09 h 29

      Non, monsieur Dionne, ce ne sont pas les méchants syndicats qui posent problème, c'est plutôt la gouvernance néolibérale de plusieurs gouvernements qui ont imposé l'austérité et les privatisations au lieu d'investir dans les services publics.

  • Christian Labrie - Abonné 8 juin 2020 07 h 13

    Mot mal choisi

    Il n'y a rien de "condescendant" pour un médecin à aller voir les patients chez eux. Le mot est mal choisi. Il faudrait peut-être regarder plutôt regarder du côté du système de rénumération, des quotas de suivis, etc...
    Les patients qui ont besoin qu'on se déplace chez eux our les soins devraient, en principe, avoir un suivi par une équipe de soins à domicile, car ils ont aussi besoin d'infirmières et autres professionnels. Et à ces équipes devrait être rattaché un médecin.

    • Patrick Boulanger - Abonné 8 juin 2020 09 h 44

      L'éditorialiste a utilisé le mot « condescendent » dans son texte. Je ne suis pas certain qu'il se rapporte à l'idée de condescendance (bien que l'on puisse faire des liens entre les deux mots).

    • Sylvie Demers - Abonnée 8 juin 2020 13 h 19

      Qu'avons-nous fait des CLSC...?!?...et pourquoi...?
      Il serait peut-être temps de les ramener à leur vocation première...!

  • Rose Marquis - Abonnée 8 juin 2020 07 h 39

    La médiocratie

    Le titre de mon commentaire set celui d'un livre d'Alain Deneault publié chez LUX éditeur en 2015, je soupçonne M. Sansfaçon de l'avoir lu...

  • Robert Taillon - Abonné 8 juin 2020 07 h 57

    Gouvernement vendu

    Comme au cours des dernières décades le vote aura mis en place un gouvernement qui ne se préoccupe que de certains industriels et financiers. Faut-il réellement se surprendre que nos taxes et impôts n'aient pas le rendement social auquel on devrait s'attendre ? Malgré ce qui est diffusé pour faire croire en ses appuis et soutien à la population, on voit bien que de nombreuses tentatives de passer par dessus les règles pour faire à sa tête nous sont dévoilées bien trop souvent. Heureusement il y a les partis en opposition et les journalistes pour voir à ce que le Québec ne soit pas donné à certains industriels. Quant à l'inaction des hauts fonctionnaires; ont ils réellement les compétences pour leurs fonctions ? Ne sont ils encore que des amis des partis ou mis en place pour satisfaire les lobbyistes qui autrement craindraient que leurs actions répréhensibles soient bloquées ? Ne méritons nous pas un gouvernement où l'intégrité et le respect des citoyens seraient les prémisses ?

    • Patrick Boulanger - Abonné 8 juin 2020 09 h 38

      J'ai l'impression que vous vouliez vous rapporter à l'idée de décennies lorsque vous avez utilisez le mot « décades » dans votre commentaire.