Jouer à l’autruche

Une enquête menée conjointement par Le Devoir, l’Institut du journalisme d’enquête de l’Université de Concordia et Global News nous apprenait cette semaine que les méthodes utilisées au Québec pour mesurer la présence de plomb dans l’eau potable minimisent la présence de ce contaminant. Si on applique plutôt les méthodes recommandées par Santé Canada pour mesurer l’exposition maximale, les concentrations de plomb sont 14 fois supérieures à la norme québécoise en vigueur, elle-même deux fois moins exigeante que celle préconisée par l’autorité sanitaire fédérale.

D’emblée, il est difficile de comprendre pourquoi le gouvernement caquiste hésite encore à adopter la norme plus exigeante de 5 parties par milliard (ppb) de Santé Canada. Si cette norme renforcée s’impose, c’est que les plus récentes études montrent que des problèmes de santé sérieux, dont les symptômes sont le plus souvent insidieux et ne se manifestent que longtemps après l’exposition, peuvent être causés par de très faibles concentrations de plomb chez l’être humain.

En revanche, en ce qui a trait à la méthodologie, le premier ministre François Legault a annoncé mercredi un changement de cap : écoles et municipalités devront désormais cesser de laisser couler l’eau pendant cinq minutes avant de prélever les échantillons et adopter plutôt la méthode suggérée par Santé Canada, qui consiste à mesurer les concentrations de plomb dans une eau restée stagnante, de façon à évaluer le risque maximal d’exposition.

Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, a confirmé que toutes les écoles devront analyser d’ici la fin de l’année scolaire l’eau de toutes leurs fontaines, à commencer par les écoles primaires en raison des risques que présente l’ingestion de plomb pour le développement du cerveau des jeunes enfants.

Cette détermination est louable, mais semble tardive. Elle survient après que Le Devoir eut fait état cet été d’un rapport de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) qui constatait que le gouvernement n’avait qu’un « portrait parcellaire » de la présence de plomb dans l’eau des écoles. Alors qu’on encourage, par le truchement du projet VisezEau, les élèves à boire l’eau du robinet à l’école plutôt que des boissons sucrées ou de l’eau embouteillée, le ministère de la Santé et des Services sociaux a aboli l’an dernier le volet de ce programme visant à vérifier la qualité de l’eau, une décision douteuse qui a conduit à la démission de trois chercheurs associés au projet. S’il est rassurant d’entendre le ministre de l’Éducation s’engager à faire ce que le ministère de la Santé a refusé de faire, on peut se demander pourquoi le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, n’était pas à ses côtés pour affirmer que les mêmes analyses seraient conduites dans tous les centres de la petite enfance (CPE), les garderies et les autres services de garde. C’est tout simplement incohérent d’un point de vue de santé publique touchant les enfants.

Non seulement l’État connaît peu de choses sur la présence de plomb dans l’eau dans les écoles et les services de garde, mais le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques n’exerce aucune surveillance des municipalités à cet égard. C’est l’aveu qu’a fait son titulaire, Benoit Charette, ce moulin à paroles monocorde qui se complaît à débiter inlassablement des généralités.

Selon la conception qu’il se fait de son rôle où la passivité prédomine et de celui de son ministère, celui-ci ne fait qu’énoncer des normes et c’est à chacune des municipalités, ces créatures autonomes, de les appliquer. Le ministre a indiqué qu’aucune vérification n’est faite. Son ministère n’a aucune idée de l’état de la situation ni, plus largement, de la quantité de plomb présente dans l’eau du robinet que boivent les Québécois.

En juillet, Benoit Charette transmettait aux municipalités une directive concernant la révision de la recommandation de Santé Canada concernant le plomb dans l’eau. Le ministre confirme que la norme québécoise moins exigeante de 10 ppb demeure. Elle pourrait être revue lors du bilan du Règlement sur la qualité de l’eau potable en 2020. Nulle part il ne mentionne le renforcement de la méthode de prélèvement.

En dehors des écoles où il s’est résolu à agir, le gouvernement Legault ne semble guère désireux d'en savoir davantage, ni d'en informer la population, et encore moins de prendre ce problème de santé publique à bras-le-corps. Il est déplorable qu’il se contente de jouer à l’autruche. Nous avons besoin d’une stratégie d’élimination du plomb dans l’eau potable, et ce, partout, puisque les enfants, particulièrement affectés par l’ingestion de ce contaminant, ne sont pas seulement à l’école, mais chez eux, à la maison.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui utilisait erronément le terme ppm comme abréviation de parties par milliard (ppb), a été corrigée.

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2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 octobre 2019 09 h 43

    Souvenons-nous

    Une des choses que n'avait pas pardonné Legault chez Couillard, c'est son abandon des enfants en difficulté à l'école. Or, que voyons-nous ici ? Des enfants qui risquent de grandir avec des problèmes d'ordre neurologique liés à l'absorption de plomb. Réveillez-vous, M. Legault !

  • Daniel Bérubé - Abonné 18 octobre 2019 13 h 24

    Il est malheureux

    d'avoir l'impression que la maternelle 4 ans semble de loin dominer en importance sur la qualité de l'eau dans les écoles, ainsi que les CPE et les municipalités...