L’odeur de l’argent

À moins d’une semaine des élections, nous connaissons maintenant les cadres financiers dans lesquels s’inscrivent les engagements des partis, sauf celui du Parti populaire de Maxime Bernier, qui se contente de promettre un retour à l’équilibre budgétaire en deux ans, sans augmenter les impôts. Une tâche herculéenne, dont on imagine à peine les conséquences sur l’appareil gouvernemental.

À l’autre extrémité du spectre, le Parti vert sombre aussi dans la démesure en promettant une augmentation des dépenses d’autant que 53 milliards de dollars par année dans quatre ans et celle des revenus de 61,7 milliards de dollars, selon les calculs effectués par la Chaire en fiscalité et finances publiques de l’Université de Sherbrooke.

De telles projections, qui incluent des engagements aussi coûteux que le rehaussement du régime de pension du Canada, la création d’un programme national de garderies, l’élimination des droits de scolarité et la couverture nationale des médicaments, sont très intéressantes, certes. Mais en voulant toucher à tout pour répondre aux critiques qui l’accusaient de ne s’intéresser qu’à l’environnement, le Parti vert s’est laissé aller à promettre la lune.

Quant au NPD, il se montre aussi très ambitieux dans ses promesses avec la création d’un régime d’assurance médicaments universel dès l’an prochain, la couverture des soins dentaires pour les revenus inférieurs à 90 000 $, la construction de 500 000 logements sociaux et la création d’un programme universel de garderies pour une augmentation des dépenses de 34,1 milliards de dollars et une hausse des revenus de 33,9 milliards de dollars. Plus réaliste que les verts, sans doute, mais certainement pas sur un horizon aussi court que quatre ans.

Pour ce qui est du Bloc québécois, l’analyse de son cadre financier en dit plus sur ses orientations stratégiques advenant une présence accrue aux Communes que sur un quelconque projet de gouvernement : hausse des transferts aux provinces, soutien à la culture et aux médias, élimination des subventions à l’industrie pétrolière, péréquation verte, etc. Voter Bloc, c’est voter pour faire pression sur le prochain gouvernement à Ottawa, quel qu’il soit, à la défense exclusive des intérêts du Québec tels que décrétés par son propre gouvernement, point.


 
 

C’est évidemment dans les deux partis susceptibles de gouverner de façon majoritaire ou non que les choix financiers et fiscaux apparaissent déterminants pour les prochaines années. Or, à bien des égards, les promesses de l’un et de l’autre se ressemblent.

Dans les deux cas, il est question de baisse d’impôt, les libéraux restreignant leurs engagements aux familles de la classe moyenne, contrairement aux conservateurs qui incluent souvent les ménages les plus aisés dans leur scénario. C’est ainsi que les conservateurs promettent d’annuler plusieurs mesures d’équité fiscale introduites par les libéraux pour éliminer certains privilèges réservés aux propriétaires de PME et aux professionnels.

Mais ce n’est pas au chapitre de la fiscalité des particuliers que les deux partis se démarquent le plus. Alors que les libéraux n’ont aucune échéance pour un retour à l’équilibre budgétaire, les conservateurs tiennent à un retour en cinq ans. Pour ce faire, ils entendent réduire les investissements en infrastructures et les dépenses de fonctionnement du gouvernement dans une proportion encore plus importante que le gouvernement Harper. Voilà qui n’augure rien de bon quant à la qualité des services fédéraux et des relations avec les provinces.

Les conservateurs ont aussi annoncé vouloir comprimer l’aide internationale et former un comité chargé de suggérer des compressions dans l’aide aux entreprises. Pas question cependant de ralentir le soutien aux hydrocarbures ; au contraire, ils ont promis d’éliminer la taxe sur le carbone et d’accélérer l’étude des nouveaux projets d’exploitation, sans oublier la création d’un corridor de l’énergie clairement imaginé pour faciliter la renaissance du projet Énergie Est.

Quant aux libéraux, leur générosité tout électoraliste envers les familles de la classe moyenne et leur peu d’empressement à contrôler les dépenses en général paraîtront rassurants à ceux qui craignent un retour aux années Harper. Mais cela s’accompagne d’un coût fiscal et d’un risque économique aussi élevé que la décision conservatrice d’emprunter la direction contraire. Le coût : 94 milliards de dollars de déficits accumulés au cours des quatre prochaines années si tout va pour le mieux, et davantage si le ralentissement mondial annoncé se concrétise. Le risque : ne plus avoir de marge de manoeuvre pour relancer la machine en cas de récession.

Voter selon ses principes, d’accord, mais lesquels ?

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14 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 16 octobre 2019 01 h 09

    Précision

    «Le coût : 94 milliards de dollars de déficits accumulés au cours des quatre prochaines années si tout va pour le mieux»

    En fait, cette hausse permettrait de réduire quand même le ratio de la dette sur le PIB. Je crois que cette information aurait dû être précisée pour nous permettre de mieux voir l'impact de ces déficits et de réaliser que la marge de manoeuvre serait toujours là en cas de récession, ce ratio étant même plus bas que lors de la précédente récession. Je dis cela même si je n'ai pas du tour l'intention de voter pour ce parti!

    • Raymond Labelle - Abonné 16 octobre 2019 14 h 48

      "Je dis cela même si je n'ai pas du tour l'intention de voter pour ce parti!" Bravo pour votre non-partisannerie dans la vérification des faits M. Jodoin.

      Même pas stratégique M. Jodoin? Bien sûr, ça dépend de votre comté. Là où le PLC est dans la course, on se rappellera qu'un PLC de moins au niveau pan-canadien, ça fait plus de chances pour un gouvernement conservateur. Et là où un conservateur est dans la course, on vote pour le non-conservateur qui a le plus de chances de gagner, même si c'est la Bloc. Considérations parmi d'autres.

  • Raymond Labelle - Abonné 16 octobre 2019 07 h 24

    Voter Bloc, c'est...

    "Voter Bloc, c’est voter pour faire pression sur le prochain gouvernement à Ottawa, quel qu’il soit, à la défense exclusive des intérêts du Québec tels que décrétés par son propre gouvernement, point." JRS. Excellente synthèse.

    Ce "quel qu'il soit" est important. Seuls comptent les gains possibles pour le gouvernement du jour au Québec, ce qu'on appelle "les intérêts du Québec". Un gouvernement conservateur de droite pourrait donner des nananes au Québec? Pas grave, seules comptent les nananes au Québec. Le Bloc est très fier des nananes obtenues sous le gouvernement Harper minoritaire, pourtant l'auteur de plusieurs turpitudes – un gouvernement minoritaire peut faire beaucoup de choses, malgré tout, entre autres des actes de l’exécutif importants ne requérant pas de lois.

    Choisir en fonction des politiques proposées? Lesquelles seraient les meilleures pour les citoyen.nes visé.es par le gouvernement fédéral? À part pour les nananes au gouvernement du Québec du jour ("les intérêts du Québec"), on s'en balance au Bloc.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 16 octobre 2019 09 h 55

      Je ne suis pas sûr que vous considéreriez vous-même qu'un gouvernement minoritaire conservateur qui renoncerait à contester L21 sous la pression efficace du Bloc ne ferait que servir au gouvernement du jour un nanane, sans égard aux intérêts objectifs du Québec.

    • Raymond Labelle - Abonné 16 octobre 2019 11 h 25

      En réalité la question de savoir si le gouvernement fédéral interviendra ou non pour contester la constitutionnalité de la L21 n'est pas un enjeu de cette élection. Parce qu'il est tout à fait certain que le gouvernement du Québec va gagner cette cause, que cela nous plaise ou non. L'utilisation de la clause dérogatoire par le gouvernement du Québec met cette loi à l'abri du succès de toute contestation constitutionnelle, en tout cas pendant que cette clause est en vigueur, et elle l'est pendant les cinq ans de l'entrée en vigueur de la L21. L'article 33 de la Charte est tout à fait limpide sur l'effet de la clause dérogatoire.

      Je ne fais pas des postures et du roulement des mécaniques des partis fédéraux sur cette question un enjeu déterminant, en tout cas, pour mon choix électoral. Bien sûr, certaines personnes peuvent encore avoir des préférences esthétiques quant à telle ou telle posture et en faire un enjeu électoral, mais considérant l'effet concret d'une telle posture quand on compare les effets concrets des positions des partis quant à d'autres enjeux: fiscalité, énergie, infrastructures, environnement, etc., ça ne pèse pas lourd dans le réel.

      Il est vrai que la L21 a pu susciter, de tous côtés, des émotions fortes, faisant surestimer à certaines électrices et électeurs le poids de tout ce qui la concerne, y compris ce qui n'a pas d'effet réel à un niveau de gouvernement différent de celui qui l'a adoptée et qui ne peut rien y faire. Cette surestimation est principalement attribuable à l'émotion, l'effet réel des positions des différents partis fédéraux à cet égard ayant un effet nul ou quasi-nul.

    • Raymond Labelle - Abonné 16 octobre 2019 11 h 35

      Je vous assure M. Desjardins que je considère bel et bien comme un nanane un engagement d'un parti politique ou d'un gouvernement fédéral à ne pas participer à la contestation de la constitutionnalité de la L21. Parce que, comme je l'ai expliqué ci-dessus, il est de toute façon certain que le gouvernement du Québec va gagner cette cause, la clause dérogatoire bétonnant la L21 contre toute contestation.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 16 octobre 2019 22 h 34

      Ce que vous refusez de considérer, monsieur Labelle, c'est que le fait que L21 soit bétonné par l'usage la cause dérogatoire n'en fait pas l'objet d'une « préférence esthétique ». Tout au contraire, Legault s'est empressé de fanfaronner et YFB de renchérir dès les premiers jours de la campagne. Trudeau n'aurait pas dû se laisser prendre à cet appel de meute qui ne met pas en jeu de simples « émotions » dont on surestimerait l'importance, mais des principes dont vous-même êtes trop heureux qu'ils soient décidés comme ils l'ont été pour qu'on puisse prendre au sérieux la prétention que cette question ne serait pas un enjeu. Un peu de retenue, que diable...

    • Raymond Labelle - Abonné 16 octobre 2019 22 h 53

      Je refuse en effet de considérer dans le cadre d'une élection fédérale toutes les fanfaronnades pour ou contre la L21 quant à son sort devant les tribunaux, lequel est déjà scellé, et quant auquel le Parlement fédéral ne peut rien.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 octobre 2019 06 h 53

      Ce que vous évacuez aussi, ce faisant, c'est toute la dimension politique de la question. Comme si l'exercice de la souveraineté du parlement de Québec avait pour conséquence de révoquer tel exercice, tout aussi légitime, des prérogatives politiques des autres gouvernements. Je le répéterai aussi souvent qu'il faudra (quitte à vous paraître insistant bien que cela n'ait justement rien de personnel) : il est du devoir politique du gouvernement fédéral d'accueillir et de supporter toutes les revendications des citoyens au titre de la protection de leurs droits fondamentaux et, le cas échéant, de porter un jugement politique aussi clair à l'égard des suspensions de droit dont L21 est assorti que le gouvernement de Québec s'est cru légitimé de les y inclure. Si c'est une ingérence politicienne dans le cours du droit que Québec a instauré, il faudra aussi reconnaître que de coup de force était lui-même expressément politicien. La CAQ ne se cache même pas pour dire qu'en dernière instance, c'est une prétendue « volonté populaire » qui a fondé son action. Or la volonté populaire, que nous voulions encore l'entendre ou pas après avoir obtenu ce qu'on veut, elle continuera de s'exprimer, notamment par la quantité de suffrages que tous les partis fédéraux ayant exprimé des réserves quant aux limitations des droits humains que comporte L21 obtiendront lundi prochain au Québec. Cela aussi, c'est la démocratie. Libre à vous de détourner pudiquement le regard.

    • Raymond Labelle - Abonné 17 octobre 2019 08 h 45

      Libre à vous de considérer seulement un enjeu, la L21, à cette élection fédérale, quant auquel ni les cours ni un gouvernement fédéral ne peuvent rien et qui, en fait, relève de l'Assemblée nationale.

      Libre à vous de ne pas choisir en fonction d'une vue d'ensemble des propositions de gouvernement de chacun des partis, comme par exemple en fiscalité, en environnement, en aide internationale, ou en infrastructures, pour ne voter qu'en fonction de leur position sur la L21.

      Bien sûr, la démocratie permet à un.e citoyen.ne de ne voter qu'en fonction de la chose unique qui lui tient à cœur personnellement et d'ignorer le reste. Mais je pense que la démocratie se porterait mieux si chacun.e faisait l'effort d'avoir une vision plus large que son intérêt personnel ou son enjeu unique de prédilection, et visait le bien commun.

      Si cela peut vous consoler, cette remarque s'applique tout autant aux personnes qui pensent voter en fonction de leur appui à la L21.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 octobre 2019 09 h 21

      Par ailleurs, il faut se rappeler que le gouvernement s'est arrogé d'agir nonobstant les droits définis par les chartes et malgré leur interprétation par les cours « en l'espèce », comme on dit. Mais il n'a le pouvoir ni de restreindre la dissidence politique ni les effets que son exercice pourra avoir sur la formation du prochain gouvernement ni la capacité des cours de porter un jugement de principe sur cet enjeu d'une manière qui renvoie le politique, éventuellement, à la nécessité de justifier sa position autrement que par un supposé consensus.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 octobre 2019 16 h 31

      Nous nous entendrons pour dire que ce ne doit pas être le seul enjeu. Mais pas sur le fait que cette question de principe reste centrale et d'autant plus qu'elle repose sur l'affirmation forte de la primauté du législtatif à Québe.

    • Raymond Labelle - Abonné 17 octobre 2019 20 h 36

      Eh bien voilà M. Desjardins. Merci pour la discussion.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 16 octobre 2019 07 h 42

    Alors, en conclusion, il nous faut quitter le Dominion!

    Sans élaborer plus longtemps dans un nuage soporifique concernant le cadre financier des Libéraux,des Conservateurs et des partisans du NPD, le Bloc Québécois, plus sérieux dans ses projections financières plus distributives, n'hésitera pas, avec le Québec, à mettre les voiles, avant que la dette canadienne ne ressemble au gouffre à l'américaine!