En ville ou à la campagne?

L’Institut national de santé publique (INSPQ) vient de lancer un outil en ligne fort prometteur permettant de comparer les causes de mortalité en milieux urbain et rural. De quoi guider l’adoption de politiques publiques fondées sur des données probantes.

Cet outil de l’INSPQ recense les écarts existants entre les zones urbaines et rurales en fonction de trente indicateurs de santé, parmi lesquels figurent les décès par accident de voiture, l’incidence de mortalité imputable à certains cancers, aux maladies pulmonaires et au tabagisme, le taux de suicide, la mortalité infantile, etc.

Les données tranchent avec l’idée reçue qu’il fait bon vivre à la campagne, où l’on respire l’air pur à pleins poumons, par opposition à une glauque existence dans le smog urbain. Ces clichés ont la vie dure. La principale utilité de l’outil développé par l’INSPQ est de camper la discussion sur des données empiriques.

Sur quinze indicateurs de mortalité, huit sont significativement plus élevés à la campagne qu’en ville. C’est le cas des décès causés par des accidents de voiture, des suicides, des cancers du poumon. L’espérance de vie est plus élevée d’environ un an dans les milieux urbains, autant pour les hommes que pour les femmes.

De là à conclure qu’il vaut mieux habiter en ville qu’à la campagne pour notre santé, il y a une marge. Les données de l’INSPQ n’établissent pas de liens de causalité entre l’habitat et les facteurs de risque. Qu’il y ait plus d’accidents à la campagne tombe sous le sens : les distances y sont plus grandes, les limites de vitesse plus élevées, et les déplacements plus fréquents qu’en ville. De même, le fait que les mortalités dues à la maladie d’Alzheimer et à la démence soient plus élevées en zone urbaine n’est pas surprenant. C’est dans les grands centres que les personnes âgées terrassées par cette infâme maladie trouveront les services de santé adaptés à leur condition.

Qui plus est, les données colligées par l’INSPQ réfutent cette dichotomie entre la ville et la campagne, dans la mesure où les chercheurs ont observé des disparités entre milieux comparables. Les milieux de vie ne constituent pas des déterminants de la santé, c’est une nuance importance. Cet exercice permettra de pousser les enquêtes et d’aiguiller les décideurs dans l’élaboration de politiques publiques. Le tableau de bord sera d’autant plus utile qu’il sera enrichi de données additionnelles au cours des prochains mois, entre autres sur le taux d’hospitalisation, les comportements et les habitudes de vie.

 
 

L’initiative de l’INSPQ contribuera à l’élaboration de programmes de prévention fondés sur des faits, et non sur des impressions ou des jugements de valeur. Du moins peut-on l’espérer. Pour y parvenir, il faudra compter sur le sens des responsabilités des élus, à qui il incombe de prendre des décisions basées sur des faits et non sur l’air du temps ou l’humeur de l’électorat.

Les inégalités sociales et les déterminants de la santé ne peuvent se résumer à une histoire de code postal. Que l’on s’attarde à l’insécurité alimentaire, au tabagisme, à l’abus d’alcool, à l’espérance de vie, au suicide, à la diplomation ou à tant d’autres indicateurs, le constat demeure le même. La pauvreté est la mère de toutes les inégalités.

Le Québec a fait figure de précurseur en se dotant d’une loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale dès 2002. Le nouveau plan d’action, adopté en 2017, a instauré un revenu de base pour des personnes qui ont des contraintes sévères à l’emploi. Il s’agit de la mesure phare d’un plan de trois milliards pour permettre à 100 000 personnes de sortir de la pauvreté d’ici 2023. Il serait utile de mesurer le chemin parcouru, car la réussite est loin d’être assurée.

En avril dernier, l’Institut du Québec (IDQ) concluait dans une étude qu’il y avait une réflexion à faire sur nos méthodes et nos politiques pour aider les Québécois les plus démunis à s’affranchir de la pauvreté. Ils ne s’en sortent pas plus vite qu’ailleurs au Canada, et ils y demeurent parfois plus longtemps, alors que notre régime fiscal est parmi les plus égalitaires au pays.

La proportion de personnes en situation de pauvreté reste stable à travers le temps, et les inégalités économiques sont maîtrisées, constate l’IDQ dans son étude (Sortir de la pauvreté au Québec). La prospérité économique que vit présentement le Québec commande des avancées plus importantes. C’est une responsabilité collective que l’on oublie trop facilement.

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8 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 23 juillet 2019 06 h 26

    Pas coupables

    Lire de la main même du directeur du Devoir que "la pauvreté est la mère de toutes les inégalités", n'est pas surprenant. Pour les riches et aisés, la déculpabilisation fait partie d'une démarche servant à contenir une générosité raisonnable.
    En définissant la pauvreté comme un état plutôt qu'un phénomène intimement lié au capitalisme duquel il est difficile de s'extraire, ils reportent la responsabilité de la pauvreté sur les pauvres eux-mêmes. Comme M. Brian Myles l'écrit, "... ils ne s'en sortent pas plus vite qu'ailleurs au Canada... alors que notre régime fiscal est parmi les plus égalitaires au pays."

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 juillet 2019 11 h 43

      Je suis d'accord avec vous monsieur Blais que l'on banalise les mesures fiscales qui favorisent les riches au depend des pauvres.
      Notre régime fiscal n'est pas équitable du tout. Le régime actuel, c’est Robin des bois à l’envers : on vole les pauvres pour donner aux riches. Les multinationales et les grandes entreprises ont impunément recours à l’évasion fiscale. Elles bénéficient d’échappatoires fiscales, de crédits d’impôt, de reports d’impôts et de paradis fiscaux. Comme le mentionne Brigitte Alepin dans son livre «Ces riches qui ne paient pas d’impôts», les grandes entreprises ne paient pas leur juste part d’impôts. Elles n’en versent que 4 %, lorsqu’elles en paient. Par ailleurs, 50 % des multinationales et des banques ne paient pas un sou d’impôts même si elles déclarent chaque année des profits records.
      Et, comme si ce vol institutionnalisé des fonds publics ne suffisait pas, elles ont le toupet de demander des subventions, de l’assistance sociale pour les riches! Le reste d’entre nous paie plus de 60 % de son salaire en taxes diverses : impôts fonciers, retenues à la source, taxes scolaires, taxes de vente et de service, frais d’utilisation, etc.

    • Raynald Blais - Abonné 24 juillet 2019 13 h 04

      La banalisation des mesures fiscales pour favoriser les riches est réelle mais mon commentaire visait d'abord à énoncer comment les gens aisés, fidèles aux riches, peuvent se déculpabiliser maladroitement du désastre qu'est la pauvreté.
      Comme vous le comprendrez, je suis réticent à soulever les contradictions du système fiscal car cela pourrait laisser croire que la solution s'y trouve.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 23 juillet 2019 07 h 16

    Rat des villes, rats des champs...! Il faut rire un peu...

    Le rang social, la scolarité et autres critères n'ont absolument rien à faire avec le choix de vivre à la vile ou à la campagne. Ainsi, spécialiste en télécommunications,avec plusieurs diplômes universitaires, après avoir essentiellement enseigné l'Électronique Industrielle dans un cégep pas très loin de Montréal, j'ai pris ma retraite il y a 15 ans en Gaspésie, dans la baie des Chaleurs.
    On peut se poser la question, pourquoi un couple à la retraite quitte la ville? Les réponses sont nombreuses et indiqués sans ordre d'importance. Habitant proche d'un poste de police et d'incendie venu s'installer bien après la construction de notre maison, jour et nuit nous entendions sans arrêt les hauts-parleurs diffusant des ordres et des informations, sans oublier les crissements de pneu pour en ajouter un peu! Situés presqu'à la limite de la ville, nous voici entourés aussi de grands bâtiments qui cachent la vue, mais pire qui induisent des îlots de chaleur et le vent réduit à néant, la maison, bien que neuve, est devenue un enfer. Nous avions un terrain plus grand que la plupart pour y faire un jardin et avoir quelques arbres fruitiers et même de la vigne! Enfin, comme les voisins, l'été nous respirions l'odeur des fosses à purin dont le lisier utiliisé pour fertiliser le sol! Bref, on avait hâte de foutre le camp pour vivre l'air pur et vivre loin du bruit!
    Là où nous sommes, la mer à 200 m, nous avons un grand terrain, avec une grande maison ancestrale qui a un passé historique que nous avons rénové. Après la construction d'un atelier, de garages (voiture et d'un bateau qui fut l'objet d'un livre quand nous étions en ville), nous avons un grand potager, un grand verger avec aussi de la vigne, puis au nord un grand boisé avec une transplantation de chênes que j'ai faite, après défrichage, d'environ 160 plants...Et nous continuons chaque jour de l'entretenir, des touristes sur la 132 voient l'été notre lopin de terre plein de fleurs et la maison au toît rouge!

  • François Beaulé - Abonné 23 juillet 2019 08 h 24

    Quelques remarques

    D'abord, les chiffres fournis ici https://www.inspq.qc.ca/santescope/milieux-ruraux-urbains indiquent que moins de 19 % des Québécois vivent en milieu rural et que ce pourcentage est en déclin. La vie dans ce contexte social de déclin et de vieillissement accéléré est vraisemblablement déprimante et ennuyeuse, ce qui expliquerait le taux de suicide des hommes plus élevé qu'en ville.

    Il faut relativiser l'importance de cette étude. L'écart de l'espérance de vie n'est que d'un an sur 82 ans ! Et si on pouvait aisément éliminer les accidents plus fréquents en milieu rural, le tabagisme et s'abstraire du taux accru de suicides chez les hommes, cet écart serait encore plus minime. L'écart n'est que de 0,8 an pour les femmes. Presque négligeable. Pas de quoi écrire à sa mère !

    Les écarts d'espérance de vie sont beaucoup plus élevés à l'intérieur du milieu urbain. Cet écart n'est-il pas de 10 ans entre Westmount et Saint-Henri ?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 23 juillet 2019 14 h 03

      Il faut surtout relativiser les écarts obtenus, qui sont pour le moins petits en comparaison a ce que l'on observe dans les comparaisons internationales.

      Pour exemple le Panorama de la Santé 2017 de l'OCDE donne que "la mortalité par cardiopathie ischémique a été divisée par deux en 25 ans", et présente un tableau d'une quarantaine de pays:

      http://img110.xooimage.com/files/e/d/1/la-mortalit

      Les variations entre pays vont de 34 pour le Japon à 458 pour la Russie, soit un ratio de 13.5. Alors que la présente étude nous donne un ratio de 0.19 a l'intérieur de la province (soit de 81.1 à 96.5).

      On retrouve des variantes aussi importantes dans une étude de l'INSP,
      " La mortalité au Québec : une comparaison internationale".

      http://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/169_Mortal

  • André Joyal - Inscrit 23 juillet 2019 10 h 47

    Doit-on écouter encore Alphonse Allais?

    Oui, construire les villes à la campagne?

    J'ai la chance de profiter de temps à autre d'un chalet dans «le Nord» oui, au pays du Curé Labelle.
    Je note une très grande différence par rapport aux chalets que louaient mes parents à la fin des années 1940. À l'époque, le chant des oiseaux nous réveillaient dont celui du bruant (ex pinson) à gorge blanche et son fameux : «As-tu vu Frédéric,Frédéric, Frédéric...». Aujourd'hui, aucun chant. Seulement de temps à autre le vrombissement des ouaouarons (et pour encore combien de temps?). Oui, Alphonse Allais doit se retourner dans sa tombe.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 juillet 2019 12 h 19

    … koi-en-corps !?!

    « Les milieux de vie ne constituent pas des déterminants de la santé, c’est une nuance importance. » (Brian Myles, Le Devoir)

    Possible, mais la santé se détermine, aussi, dans tout milieu de vie !

    Si, d’exemple et en effet, on vit dans un milieu urbano-rural de type RMR-Sherbrooke, certains déterminants de la santé, telles que les pentes-descentes, les zones d’activités pédestres …, risquent d’alimenter-améliorer le cardio-vasculaire-respiratoire, le développement musculo-squelettique ainsi que les aires cervicales de toute personne qui y habite de plaisir et de joie !

    Possible, mais, mais et …

    … koi-en-corps !?! - 23 juillet 2019 -