Protection de la jeunesse: troublante insensibilité

L’enquête interne sur la mort de la fillette de Granby débouche sur des conclusions d’une effarante insensibilité. La technocratie dans toute sa splendeur a accouché d’un rapport non divulgué au public, dont le thème central est la déresponsabilisation. Personne n’est à blâmer pour la mort de cette enfant de sept ans, suivie depuis sa naissance par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). C’est « un système complet », voyez-vous, qui a « failli de plusieurs façons à plusieurs moments ».

Le CIUSSS de l’Estrie–CHUS (c’est son nom officiel) protège ses arrières. Le nom de l’organisme illustre à lui seul l’enfermement dans le jargon bureaucratique de ce nouveau réseau de la santé que l’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barrette, nous a laissé en héritage.

Ce réseau, ramené à des structures et à une centralisation bureaucratiques, a favorisé l’émergence d’une sous-culture déshumanisante, dans laquelle les professionnels de la santé, qui se donnent corps et âme dans le service aux usagers, ne se reconnaissent pas. Qu’est-ce qu’un système, si ce n’est l’addition des personnes qui évoluent en son sein ? Les organisations ne s’écroulent pas d’elles-mêmes comme par enchantement. Quiconque a étudié un tant soit peu la psychosociologie conviendra que les organisations sont traversées par les actions, les pulsions et les contradictions des individus qui lui donnent vie. La faillite morale des organisations est le produit de l’activité humaine.

Personne n’est responsable au CIUSSS de l’Estrie–CHUS, vraiment ? En parcourant les 14 recommandations, on devine les contours d’une succession d’erreurs humaines : délais, manque de communication, mauvaise évaluation du risque encouru par la fillette dans son milieu familial, etc. Un système complet a échoué sous le poids de la déresponsabilisation individuelle, une déresponsabilisation dont le rapport du CIUSSS est la plus flagrante illustration.

Le rapport du CIUSSS serait sans doute plus compréhensible s’il reposait sur une trame factuelle. En lieu et place, les 19 experts ont produit un maigre communiqué et une liste de recommandations. Des faits, des noms, des dates manquent à l’appel pour se convaincre de l’utilité de l’exercice. Le CIUSSS de l’Estrie s’est acquitté de ses responsabilités en menant une enquête, certes, mais il faudra compter sur la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent, pour aller au fond des choses.

À la décharge du CIUSSS, la tenue imminente de cette commission et les enquêtes menées par le coroner, la Sûreté du Québec et la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec ont probablement incité les experts à observer un principe de précaution. Certaines de leurs recommandations indiquent par ailleurs la voie à suivre pour éviter la répétition de pareilles tragédies. Il est notamment question d’intensifier les démarches pour attirer et retenir le personnel en protection de l’enfance et de la jeunesse. Ce chantier est prioritaire pour réduire la liste des 3000 signalements en attente, mais ce ne sera pas une mince affaire. Le gouvernement Legault a débloqué 47 millions de dollars pour embaucher 382 intervenants en protection de la jeunesse sur tout le territoire. La présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, Carolle Dubé, anticipe des difficultés de recrutement en raison du peu d’engouement que suscite une carrière dans la protection de la jeunesse.

L’ajout de ressources est urgent, mais il ne garantira pas à lui seul que les intervenants en protection de la jeunesse se rendront dans les milieux de vie « le plus souvent possible », comme le recommandent les experts du CIUSSS de l’Estrie. Il faut des mécanismes de surveillance, de coordination et de reddition de comptes pour s’assurer que cette tâche élémentaire sera accomplie.

Mieux planifier le plan de vie des enfants de 0 à 5 ans retirés de leur milieu familial et permettre des interventions de la DPJ auprès des conjoints de fait figurent aussi au rang des recommandations prioritaires. Cela nécessitera des changements législatifs.

La commission Laurent, véritable chantier national, ne pourra faire l’économie d’une réflexion philosophique sur la prépondérance à accorder aux besoins de l’enfant par opposition aux droits des parents dans les cas de négligence exacerbée. En d’autres mots, il faudra considérer le besoin irrépressible d’attachement de l’enfant à un adulte significatif comme un droit aussi important que le droit biologique de ses parents.

Le lien biologique pèse pour beaucoup dans les décisions de maintenir un enfant dans son milieu familial, aussi tordu et délétère soit-il. Il serait injuste de faire porter uniquement à la DPJ le poids des responsabilités à ce chapitre, car ce sont souvent les juges qui accordent au critère du lien biologique une place prépondérante dans leur analyse. La Chambre de la jeunesse de la Cour du Québec devra faire partie du débat, d’autant plus qu’elle joue aussi un rôle de surveillance et de contrôle des errements de la DPJ.
 


Note : une précédente version de cet éditorial contenait une faute dans le nom de Mme Carolle Dubé. L'article a été corrigé en conséquence.

 

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17 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 6 juillet 2019 07 h 43

    … PROTECTION SOCIALE ?!?

    « Le CIUSSS de l’Estrie s’est acquitté de ses responsabilités en menant une enquête, certes, mais il faudra compter sur la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent, pour aller au fond des choses. » (Brian Myles, Le Devoir)

    De cette citation, douceur double :

    A : De son rapport d’enquête interne (A), d’inspiration techno-bureaucratique seulement ?!?, le CIUSSS-Estrie a bien démontré le « Comment » le Système aurait failli à sa mission-mandat, et ce, tout en évacuant ou escamotant, avec ou sans complaisance ni motif raisonnable ???, le « pourquoi », et ;

    B : De la Commission Laurent (B), il est à souhaiter qu’elle soit en mesure d’identifier, de comprendre et d’expliquer, avec ou sans recommandations?!?, du « Comment », le ou les « Pourquoi-s » (Issus, principalement, de la « Mentalité-Culture ») le Système a failli, ou risque de faillir sans cesse ou « in-volontairement », à ses DEVOIRS !

    De cette double douceur, qu’ajouter ?

    Qu’il est, parfois ou toujours, difficile de prendre un enfant par la main (C), surtout s’il est en situation de …

    … PROTECTION SOCIALE ?!? - 6 juillet 2019 -

    A : https://www.ledevoir.com/societe/557950/fillette-martyrisee-a-granby-le-systeme-entier-a-failli-reconnait-le-ciusss-de-l-estrie-chus .

    B : L’Histoire de l’Enfance de Duplessis-Léger (Décrets 1153-2001/ « santé mentale » ; 1198-2006 / « déficience intellectuelle »), une Enfance placée sous la supervision des services à la Protection à l’Enfance de l’époque, pourrait servir de toile de référence susceptible d’inspirer la dite Commission à déceler et expliquer, du Comment, quelques « pourquoi-s » le Système semble aimer … comme Faillir là où aucune erreur n’est souhaitable, là où il demeure, aussi possible, de se relever … sans préjudice !

    C : Yves Duteil, 1978 .

  • Robert Vachon - Abonné 6 juillet 2019 08 h 11

    une réforme médicalo-centriste

    Intégrer les service psychosociaux à des structures administratives fortement dominées par le modèle médical n'est pas seulement une opération de «...centralisation bureaucratiques» mais constitue églement un mariage de raison entre deux mondes mus par des valeurs et des principes différents: le médical et le psychosocial.

    Dans la culture psychosociale, protéger les enfants, c'est aussi stimuler, enrichir et alimenter les milieux naturels dans lesquels ils évoluent, et ce bien en amont des épisodes de négligence et d'abus dont ils peuvent être victimes, et ce même avant leur conception et leur naissance. Cette logique échappe généralement au monde médical. Souhaitons que la commission Laurent embrasse plus largement le système social qui conduit à la négligence et à la maltraitance des enfants. Le fabuleux et toujours inspirant rapport «Un Québec fou de ses enfants» de Camil Bouchard pourra ête avantageusement dépoussiéré.

    On ne pouvait certes pas s'attendre à ce que le rapport d'accident enrichi (l'enquête) du CIUSSS de la Montérégie aille aussi loin. Mais gageons qu'ils sont plusieurs chez à constater tout comme nous les ruines d'un système de services psychosociaux sacrifiés à l'autel de la centralisation et de la médicalisation de notre réseau de la santé.

  • Serge Grenier - Abonné 6 juillet 2019 08 h 30

    Que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre...

    « Le nom de l’organisme illustre à lui seul l’enfermement dans le jargon bureaucratique de ce nouveau réseau de la santé... »
    Brian Myles

    Dans un système où personne n'est responsable de rien, il n'est pas surprenant qu'aucune des parties n'ose accuser les autres parties de manquer à ses responsabilités. Mais à un moment donné, il va falloir tracer une ligne et sortir de la boîte où nous sommes tous enfermés.

    Merci Monsieur Myles de faire un effort dans la bonne direction

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 6 juillet 2019 08 h 46

    Merci M. Myles

    d'avoir au moins fait l'esquisse de ce rapport "non divulgué au grand public". (ces derniers mots démontrent très bien ce que nos gouvernants et leurs faire valoir pensent du...grand public: nous serions des ignares...auxquels on s'adresse aux 4 ans pour se faire réélire.)
    Nous ne faisons pas partie de la "gang"...

    J'ai compris, il y a des années que, des "services publics et parapublics" tel la DPJ aujourd'hui et, bien d'autres , sont des machines déréglées et sans âme.....l Le professionnalisme...la vocation...l'empathie sont des mots qui aujourd'hui ne font plus partie du vocabulaire de plusieurs des intervenants de ces... "services" essentiels. (sic)
    Je suis de ceux et celles qui payons les facture ...sans droit de regard.
    La résilience du citoyen a des limites.

  • Gaston Bourdages - Abonné 6 juillet 2019 08 h 50

    Se peut-il que la plus grande perdante...

    ...dans tout ce que vous décrivez avec justesse monsieur Myles soit un mot formé de sept ( 7 ) lettres ? Mais encore ? Dignité, dignité humaine à l'heure où nombre de gens veulent mourir dans la dignité.
    De votre, je dirais, courageux « papier », j'ai retenu des mots puis des phrases que je me permets de reproduire : « Insensibilité, déresponsabilisation, déshumanisation. - Qu'est-ce qu'un système ? - La faillite morale des organisations est le produit de l'activité humaine - Personne n'est responsable »
    Pourquoi tout « ça » ? Comment est-ce que nous en arrivons à « ça » ?
    La réussite morale tout comme la faillite morale se construisent par des humains comme vous et moi.
    L'être humain est-til en train de se chosifier ? Si oui, d'autres êtres humains y voient, y pourvoient.
    Et moi je contribue à quoi dans le processus ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.