L'Iran et la logique de faucon

Il était écrit dans le ciel que les relations entre Téhéran et Washington allaient virer à l’épreuve de force à partir du moment où Donald Trump a décidé, en mai 2018, de retirer les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien sous prétexte qu’il n’en exigeait pas assez de la République islamique. Nous y voilà. Escalade verbale saupoudrée de bravade militaire. Ces tensions sont les conséquences directes de ce retrait. On a la nette impression de revoir le film de l’affrontement Trump-Kim d’avant leurs amours. Il y manque malheureusement un équivalent dans le rôle du président-médiateur sud-coréen Moon Jae-in.

Ainsi, le président iranien Hassan Rohani a dit mardi de la Maison-Blanche qu’elle souffrait d’un « handicap mental ». Ce à quoi M. Trump a répliqué en menaçant d’« effacer » l’Iran.

Si le langage du président américain ne surprend plus, ou si peu, celui de son homologue iranien, si. Propos curieusement injurieux de la part de ce président dit modéré, architecte de l’accord de 2015 par lequel l’Iran, contre levée des sanctions, acceptait d’arrêter sa course au nucléaire militaire. M. Rohani n’est pas Kim Jong-un. Ses propos sont le signe qu’il n’est pas en mesure, dans les circonstances actuelles, de résister aux faucons du régime, lire les Gardiens de la révolution. Et qu’il se rend à l’évidence, comme Kim, que M. Trump n’entend que ceux qui ne se laissent pas intimider.

À ce jeu dangereux, et sans vouloir céder au catastrophisme de certains, Téhéran et Washington exposent le monde par escalade plus ou moins maîtrisée, au risque d’une guerre en bonne et due forme. Qu’après que l’Iran eut abattu jeudi dernier un drone américain, on apprenne que Trump a envisagé en représailles une intervention militaire contre des cibles iraniennes, pour ensuite se raviser « dix minutes avant la frappe », est alarmant. À défaut, il a imposé lundi un nouveau train de sanctions contre l’Iran et son Guide suprême, Ali Khamenei, étranglant un peu plus l’économie nationale.

Si M. Trump a apparemment compris qu’il n’a aucun intérêt électoral, voyant 2020 venir, à engager les États-Unis dans une autre guerre, ses incohérences, sa politique iranienne de « pressions maximales », sa bêtise diplomatique et l’influence de ses deux faucons en chef — Mike Pompeo et John Bolton —, qui ne jurent que par « changement de régime », concourent à en fabriquer les conditions. Et concourent à pousser Téhéran à mettre le doigt dans l’engrenage.

Le fait est que l’Iran a respecté les exigences de l’accord sur le nucléaire, un accord qui, loin de tout régler sur le plan régional, avait néanmoins le potentiel, à long terme, de contribuer à pacifier les relations internationales et, ce qui n’est pas secondaire, de permettre au peuple iranien de respirer avec plus d’aisance, économiquement et socialement. Le retrait américain, combiné à la double obsession pro-israélienne et pro-saoudienne de M. Trump, a démoli ces possibilités, plaçant le clan des modérés rassemblés autour de M. Rohani en position de faiblesse face aux durs du régime et donnant lieu, à l’intérieur, à une répression accrue des opposants — écrivains, avocats, féministes, etc. — qui osent contester la théocratie.

Et voilà le travail : drone abattu, multiplication des incidents maritimes (dont les responsabilités restent cependant à éclaircir) autour du crucial détroit d’Ormuz… Faute de mieux, l’Iran use de sa capacité de nuisance. Et loin pour l’instant de convaincre Téhéran de retourner à la table de négociation, la politique trumpienne par laquelle a été rétabli l’embargo sur le pétrole iranien l’invite plutôt à s’en retirer et à relancer son programme nucléaire, ce qu’il ne se prive d’ailleurs pas de menacer de faire.

Où mènera cette épreuve de force ? Sinon à une guerre, alors tout simplement à une impasse. Trop de gesticulation, pas assez de diplomatie, écrivait le chroniqueur Alain Franchon dans Le Monde. À bout de patience, Téhéran a annoncé qu’il relancerait progressivement ses centrifugeuses à partir de juillet si les autres signataires de l’accord de 2015 ne trouvaient pas une façon d’alléger l’impact des sanctions américaines. Malgré leurs promesses, les signataires européens, dont la marge de manoeuvre est étroite, ont peu fait, et pour contourner les sanctions, et pour jouer un rôle utile de médiation.

Reste ce signataire clé qu’est la Chine. Et de un, elle est un consommateur majeur de pétrole iranien. Et de deux, elle est le seul pays à avoir les reins assez solides pour résister ouvertement aux États-Unis et à la portée extraterritoriale de ses injonctions. Dans quelle mesure est-elle prête à ouvrir un nouveau front dans sa guerre commerciale avec les Américains ?

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9 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 26 juin 2019 01 h 53

    Jouer avec des allumettes!

    Que dire, sinon qu'à force de jouer avec des allumettes, le feu peut prendre. Qui peut raisonner le trio Trump-Pompeo-Bolton? Mais Trump veut se faire réélire et les Américians ne veulent pas aller en guerre; il faut donc penser et espérer que le pire sera donc évité.

    M.L.

  • Pierre Jasmin - Abonné 26 juin 2019 08 h 46

    "Faute de mieux, l’Iran use de sa capacité de nuisance"?

    Hormis cette phrase malheureuse que je mets en exergue (l'Iran n'a jamais attaqué militairement), l'éditorial de M. Taillefer est détaillé et fort exact dans ses supputations, entre autres en déclarant le raisonnable Rohani, otage des fanatiques Gardiens de la Révolution. On pourrait ajouter que Trump est celui d'Israël et de l'Arabie saoudite et que notre inapte ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland est l'otage de Trump (il est significatif mais justifié que cet éditorial ne la mentionne même pas!) .
    J'avais dénoncé en décembre dernier sur le site des Artistes pour la Paix sa bourde d'emprisonner Meng Wan-Zhou, qui provoque encore cette semaine les désastreuses réactions chinoises qui affecteront l'agriculture québécoise en premier lieu. On ferait bien d'écouter l'ambassadeurJohn MacCallum à ce sujet, expéditivement remercié comme l'ancien ministre des Affaires internationales...
    Quant au dernier paragraphe de l'éditorial consacré à Xi Jinping, j'invite les lecteurs à le compléter par un autre bon éditorial récent de M. Taillefer qui porte sur la Chine. Je l'incite néanmoins à examiner de plus près l'évolution internationale accélérée, marquée par l'Organisme de Coopération de Shangaï piloté par la Chine et la Russie, qui inclut plus que la moitié de la population mondiale avec l'Inde et le Pakistan (et bientôt l'Iran?) .

    • Pierre Fortin - Abonné 26 juin 2019 13 h 53

      Si Chrystia Freeland n'était que l'otage de Trump, ce ne serait pas si mal et il lui suffirait de se tenir à l'écart. Mais ne serait-elle pas également celui des ukraino-canadiens qui orientent nos actions au Donbass, ou celui de nos minières qui influencent notre politique sud-américaine, particulièrement envers la Colombie et le Venezuela à travers le Groupe de Lima ?

      Agir en pleine opacité en répétant chaque fois bêtement « nous allons faire ce que nous avions dit que nous allions faire » est une insulte et une fausseté car ce gouvernement n'a jamais établi clairement et ouvertement sa politique étrangère. Il est vrai que nous ne sommes que des sujets à qui la Couronne n'a pas à répondre en ce pays qu'on dit démocratique.

      Espérons que la prochaine campagne électorale obligera notre ministre des Affaires étrangères à dévoiler ce qu'elle entend faire si elle est réélue et, surtout, à justifier ses actions passées en ce qui concerne nos interventions en Ukraine et au Venezuela ainsi que son rôle dans les négociations sur l'AEUMC qui l'ont amenée à consentir à l'article 32.10 qui n'est rien de moins qu'une perte de souveraineté pour le Canada dans ses affaires étrangères. Pour rappel, voici ce qu'en disait Mme Manon Cornellier en octobre dernier :

      « Le gouvernement Trudeau a cependant accepté qu’on inscrive dans l’AEUMC une clause (article 32.10) qui donne aux signataires un droit de regard sur les futures négociations commerciales que pourraient mener leurs partenaires avec un pays à économie dirigée (non-market economy). Un signataire devra d’abord aviser ses deux partenaires de ses intentions de négocier un accord avec un tiers. Il reviendra auxdits partenaires de décider s’il s’agit d’une économie dirigée ou non, l’accord n’offrant aucune définition. S’ils sont de cet avis, ils pourront exiger de voir le futur texte négocié. S’ils en sont mécontents, ils pourront entreprendre des démarches pour exclure le pays négociateur de l’AEUMC. Du jamais vu. »

  • Gilbert Troutet - Abonné 26 juin 2019 09 h 08

    Made in USA

    La dénonciation de l’Iran par Trump comme une nation terroriste et la terreur généralisée infligée au Moyen-Orient portent clairement la mention « Made in USA ».

    Les guerres successives des États-Unis contre l’Irak, qui ont abouti à l’invasion illégale du pays et coûté la vie à plus d’un million de personnes, ont été suivies par les interventions militaires en Libye et en Syrie dans lesquelles Washington a utilisé, financé et armé des milices islamistes liées à Al-Qaïda pour renverser le gouvernement de Mouammar Kadhafi et tenter de renverser ensuite celui de Bachar al-Assad. Washington poursuit maintenant le même objectif vis-à-vis de l’Iran, un pays beaucoup plus grand et plus puissant, avec quatre fois la superficie et plus de deux fois la population de l’Irak. On se souviendra que c'est déjà la CIA, en 1953, qui avait fait renverser le gouvernement de Mossadegh parce qu'il voulait nationaliser l'industrie pétrolière iranienne. Ce qui nous a donné la dictature du shah, puis le régime de ayatollahs. Qui sème le vent récolte la tempête.

    Par ailleurs, si le gouvernement américain s'inquiète des activités nucléaires de l'Iran, pourquoi tolérer alors qu'Israël possède l'arme atomique, ce qui n'est plus un secret pour personne? Les « terroristes » ne sont-ils pas ceux-là mêmes qui accusent les autres?

  • Pierre Fortin - Abonné 26 juin 2019 12 h 33

    « And the rockets' red glare, the bombs bursting in air, Gave proof thro' the night that our flag was still there »


    Les radars sont formels, le drone US a bel et bien été abattu dans les eaux territoriales iraniennes et, même si on préfère l'oublier, l'intrusion illégale dans l'espace territorial d'un pays, à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un appareil militaire, est un acte de guerre. L'appareil US qui accompagnait ce drone, que l'Iran dit avoir épargné avec ses 35 membres d'équipage, aurait-il constitué un autre casus belli fabriqué dans cette insatiable démangeaison US pour le bombardement ?

    L'histoire des USA est une longue suite de cas semblables qui ont permis tous les débordements pour mettre le monde à leur botte. La conquête de l'Ouest, celle des territoires du Mexique, l'explosion du Maine en rade de la Havane, l'affaire du Golfe du Tonkin, les armes de destruction massive de Saddam Hussein, etc. marquent la longue marche au nom de la Destinée manifeste et de l'exceptionnalisme US.

    Le Washington Post a bien décrit l'influence des néocons de l'administration Trump où le Pentagone, inquiet de l'escalade, semble seul à militer pour réduire les hostilités (et Shanahan s'est retiré). Il y a Pompéo qui n'a aucun rôle constitutionnel ou juridique dans les relations avec les forces armées mais qui ne se gêne pas pour sermonner les dirigeants du CENTCOM afin qu'ils s’alignent sur sa politique d’agression envers l'Iran.

    Il y a Bolton qui, selon des responsables de l’administration, contrôlerait la politique iranienne et le pouvoir absolu sur les informations transmises au président, lequel n'a plus accès aux hauts responsables qui élaborent cette politique.

    Les néocons, bien implantés dans l'administration et les think tanks, ont bien compris que le président est un pur produit de l'industrie du spectacle, qui cherche toujours son rôle de vedette de téléréalité, et ils comptent bien se charger du scénario de sa politique étrangère.

    « And the star-spangled banner in triumph doth wave
    O'er the land of the free and the home of the brave »

  • Pierre Fortin - Abonné 26 juin 2019 13 h 17

    Encore et toujours l'influence de John Bolton


    Donald Trump a peut-être décidé, en mai 2018, de retirer les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, mais l'idée originale est bien de John Bolton qui écrivait en août 2017, dans le National Review, l'article très instructif « How to Get Out of the Iran Nuclear Deal » :

    https://www.nationalreview.com/2017/08/iran-nuclear-deal-exit-strategy-john-bolton-memo-trump/