Conflits d’intérêts: à la défense de Fitzgibbon

Le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, est au centre d’une tempête médiatique liée à la nomination de son ami, Guy LeBlanc, à titre de président-directeur général d’Investissement Québec et au fait qu’il détienne des intérêts dans une dizaine d’entreprises à capital privé, ce qui pourrait s’avérer incompatible avec le Code d’éthique et de déontologie des membres de l’Assemblée nationale.

Avant de se lancer en politique, Pierre Fitzgibbon a roulé sa bosse dans le milieu d’affaires montréalais pendant trente ans, notamment chez PwC (PricewaterhouseCoopers), la Banque Nationale et Atrium Innovations, et plus récemment au sein d’une jeune société de capital de risque, Partenaires Walter Capital. Il a siégé aux conseils d’administration de dizaines de sociétés. Il va sans dire que dans le petit monde de la finance québécoise, il connaît bien des gens.

Devant ce parcours, il ne faut donc pas se surprendre que François Legault ait pensé qu’il était la personne toute désignée pour devenir le ministre de l’Économie de son gouvernement, d’autant plus que le chef caquiste projetait de réformer Investissement Québec pour que ce bras financier de l’État joue un rôle plus actif dans le capital de risque et propulse les investissements privés au Québec.

Or voilà que sa recrue est empêtrée dans les règles du Code de déontologie des membres de l’Assemblée nationale, qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas été conçu pour tenir compte de sa situation particulière.

Comme il l’a expliqué mercredi, dans un point de presse dans lequel il a laissé poindre sa frustration, Pierre Fitzgibbon a confié à un mandataire indépendant, en vertu d’un mandat sans droit de regard, les actions qu’il détient dans des sociétés cotées à la Bourse, comme le prévoit le Code, ce que la commissaire, Me Ariane Mignolet, aurait approuvé.

Mais le Code ne prévoit pas que le ministre puisse faire de même avec les actions qu’il possède dans des entreprises qui ne sont pas cotées à la Bourse. Au moment de son élection, Pierre Fitzgibbon détenait des intérêts dans treize entreprises, a-t-il indiqué. Il s’est départi de deux de ces participations : dans XPND, la société de capital de risque à laquelle est associé Alexandre Taillefer, et dans MOVE Protéine, une petite entreprise propriété du fils de Guy LeBlanc.

Le problème, c’est que vendre ces participations dans des entreprises à capital privé à un prix convenable peut prendre du temps. Entre-temps, l’article 46 du Code s’applique avec toute sa rigueur. « La règle est absolue, aucun marché avec le gouvernement, un ministère ou un organisme public » pour ces entreprises privées, a écrit le commissaire précédent dans une note à ce sujet.

Après avoir reçu deux plaintes de la part de députés du Parti québécois et de Québec solidaire, la commissaire Ariane Mignolet a annoncé qu’elle ouvrira une enquête « à son initiative » afin de déterminer, dans le cas de ces entreprises dont les titres ne sont pas cotés en Bourse, si le ministre a respecté toutes les règles du Code. Ce sera à la commissaire, que le ministre a dûment consultée, a-t-il dit, d’arriver à une conclusion.

La nomination par le ministre de son ami Guy LeBlanc est d’un tout autre ordre. Il apparaît évident que Pierre Fitzgibbon tenait à ce que l’ancien dirigeant de PwC prenne les rênes de la société d’État. C’est la prérogative du Conseil des ministres, sous la recommandation du ministre de l’Économie, de pourvoir ce poste. Mais même s’il n’en avait pas l’obligation, Pierre Fitzgibbon, pour parer aux prévisibles critiques, a formé un comité de sélection, présidé par Monique Leroux, qui a recommandé son candidat. C’est cousu de fil blanc, mais force est de constater que Guy LeBlanc a le profil et toutes les compétences pour occuper ce poste. C’est une nomination politique, certes, mais ce n’est pas la nomination partisane d’un incompétent proche du parti comme cela s’est trop souvent vu sous les libéraux. Quant à la hausse de rémunération octroyée au nouveau p.-d.g., dont la moitié, rappelons-le, est liée à l’atteinte d’objectifs, elle contribue à la mauvaise perception, mais elle est encore en deçà des rémunérations qui ont cours dans le milieu de la finance au Québec.

Le gouvernement Legault savait que cette nomination serait controversée : il a pris un risque qu’il doit assumer. Pierre Fitzgibbon, qui ne s’est certes pas lancé en politique pour s’enrichir, a affirmé qu’il démissionnerait si sa présence au Conseil des ministres nuisait au gouvernement. Même si la politique est avant tout affaire de perception, il serait dommage que Pierre Fitzgibbon tout comme Guy LeBlanc ne puissent apporter leur contribution à l’économie du Québec.

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6 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 25 avril 2019 00 h 33

    Bravo

    Au moins un de sensé...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 avril 2019 07 h 29

      Le problème, c'est que, dans l'Opposition, la CAQ faisait ce que ses adversaires sont en train de faire. Elle décriait la proximité "des amis".

  • Gaston Bourdages - Abonné 25 avril 2019 07 h 19

    Une nomination qui a aussi la vertu....

    ...de nous confirmer que nous ne sommes pas nés pour un « p'tit » pain ?
    Pourquoi ne pas être fiers du succès ?
    Oui, dans la mesure où le succès ne se « ramasse » pas devant une Commission Charbonneau.
    Il existe, pour sûr, des succès qui sont propres, clairs, transparents, intègres voire vertueux et il y a les « autres »
    Nos dirigeants ou politiques ou économiques voire même religieux ont le choix. ce libre choix d'être, accompagnés qu'ils sont de la responsabilité d'agir pour le bien commun.
    Oui, le bien commun.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Yves Graton - Abonné 25 avril 2019 09 h 08

    plus connu que le pape

    Au Vatican , une religieuse demande à sa consoeur : " qui est ce personnage vêtu de blanc avec monsieur Fitzgibbon ? "

  • Louis Bibaud - Abonné 25 avril 2019 10 h 02

    Question de salaire en spirale

    Personne ne conteste que M. Leblanc possède les compétences requises pour ce poste et il est normal que le gouvernement désigne une personne de confiance à cette fonction stratégique. Cependant, là où le bât blesse à mon avis est que l'ami de M. Fitzgibbon s'est vu accordé des émoluments de 50% plus élevés que ceux reçus par son prédécesseur. Pourtant, rien ne peut justifier une telle ''bonification'' ! La CAQ invoque le sempiternel argument de la prétendue ''concurrence'' avec le privé. Or, cela ne fait que démontrer une fois de plus que les revenus et salaires des PDG du privé sont beaucoup trop élevés pour la valeur réelle de leur travail. Au cours des vingt cinq dernières années, les dirigeants d'entreprises privées sont parvenus à multiplier leur enrichissement de manière déraisonnable principalement au dépens des travailleurs de ces mêmes entreprises. Pour celles et ceux qui n'ont pas subi de licenciements causés par des délocalisations de production dans des lieux à bas salaires, la plupart des travailleurs québécois ont dû depuis ce temps se résigner à une stagnation relative de leur salaire. Les patrons ont beau jeu de s'assurer de maintenir le rythme de leur propre enrichissement en s'accordant entre eux des hausses faramineuses de leurs propres gains, pour ensuite ainsi autojustifier la spirale de leur hausses ininterrompues de traitement. Ce phénomène est malheureusement aisément observable partout dans les pays industrialisés et dénoncé notamment par l'OCDE et le FMI. Messieurs Legault et Fitzgibbon n'y voient que saine concurrence ? Normal, ils font partie du serail de ce ''petit milieu des affaires québécois où tout le monde se connaît'' et cherchent maintenant à importer cette logique infernale dans le secteur public québécois, mais au seul bénéfice des patrons de ce secteur. Voilà où se situe le véritable problème de cette nomination politique qui, de ce fait, devient partisane des intérêts de cette clique et doit être dénoncée !

  • Claude Bariteau - Abonné 25 avril 2019 11 h 56

    1. La commissaire consultée par M. Fitzgibbon lui a donné le feu vert. À la suite des critiques du PQ et de QS, elle s'est dite ouverte à revoir ses propos. À première vue, cette ouverture laisse entendre qu'elle a omis quelque chose et l'enjeu m'apparaît être ce qu'a d'abord dit ou écrit la commissaire à l'éthique. Il lui revient d'être transparente.

    2. Avec la nomination de M. Leblanc, c'est différent. Il y eut un chasseur de tête et un comité de sélections qui a fait une recommandation unanime. Le problème me paraît plutôt associé à la transparence du processus et à la sélection des membres du comité de sélection. Sous cet angle, il eut été plus politiquement acceptable que le choix des membres ait été fait par un comité comprenant des élu/e/s d'au moins trois partis à l'Assemblée nationale, ce qui aurait conduit à plus de transparence même si ce comité n'avait pas à rendre publiques ses délibérations.

    3. Les idées de M. Leblanc sur la refonte d'Investissement Québec, comme celle de M. Fitzgibbon et de M. Legault, ont été dévoilées. Est-ce qu'une telle refonte est affaire de l'exécutif uniquement ? J'en doute si celle-ci modifie ce que contient la loi. Il revient aux parlementaires de le dire.

    4. Quant aux salaires et aux primes envisagés pour M. Leblanc, ça m'apparaît plutôt une décision administrative.